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24 octobre 2016

Chasseur de livres anciens

Bernard Huber, 64 ans, possède une fabuleuse collection de livres anciens pour enfants. Et ne cesse de l’enrichir en arpentant marchés aux puces et librairies du monde entier.

Bernard Huber couve sa bibliothèque comme un trésor. Il ne veut pas qu’à sa mort ses livres soient vendus ou dispersés.

A notre arrivée chez Bernard Huber, à Pallueyres (VD), une pile disparate de livres nous attend déjà sur la table du salon. «Asseyez-vous, nous n’avons pas beaucoup de temps et j’ai tant à vous raconter!», s’exclame d’un air ravi le docteur ès sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite.

Deux heures, c’est en effet bien peu au vu de la très riche collection de livres que ce passionné s’apprête à nous présenter. Unique en son genre, celle-ci se compose d’ouvrages pour enfants du XVIIe au XXe siècle et d’environ 500 titres de référence traitant de la même thématique. «Je ne sais pas si je dois parler d’atavisme familial, car mon père aimait déjà les livres anciens, remarque Bernard Huber. Mais c’est à 11 ans que j’ai eu une vraie révélation, en découvrant la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Gall.

La passion du beau livre m’a ensuite à nouveau saisi à 34 ans, lorsque j’ai commencé ma thèse de doctorat en histoire de la pédagogie.»

Là, au milieu des archives et des «vieux papiers poussiéreux», le bibliophile enthousiaste passe alors les plus belles années de sa vie. «Seul, dans les bibliothèques, j’ai atteint l’extase...»

Harponné cette fois-ci définitivement, il se transforme dès lors en chasseur d’ouvrages insatiable. Ses lieux de quête favoris? Les marchés aux puces et leurs cartons à bananes potentiellement remplis de trésors, mais aussi les librairies du monde entier. «Je collectionne principalement les livres de géographie et de voyage pour la jeunesse, mais je fais parfois des exceptions lorsqu’il s’agit d’un livre rare et en très bon état, traitant d’un sujet extrêmement intéressant. Comme ce livre de lecture en gaélique d’Ecosse de 1912.»

Mystérieux abécédaire

Il y a dix ans, un événement bouleverse sa vie de collectionneur: «Je me trouvais dans une librairie d’Innsbruck (A), lorsque je suis tombé sur un singulier abécédaire. Il était écrit dans une langue que je ne connaissais pas, le ladin des Dolomites.» Le libraire lui explique alors que cette version de l’ouvrage est en dialecte du val Gardena et qu’une autre version de la même œuvre existe dans un autre idiome de la région, celui du val Badia voisin. Quelques mois plus tard, Bernard Huber le tient aussi entre les mains. «Je l’ai reçu d’un inspecteur scolaire de cette vallée, qui était étonné, voire flatté, que je m’intéresse à sa culture et sa langue, explique-t-il.

Je n’aime pas internet. Je n’ai ni téléphone mobile ni voiture. Pour moi, tout passe par le contact humain et le bouche à oreille. Ce n’est pas par internet qu’on déniche un livre rare, c’est parce qu’on remue ciel et terre et qu’on tisse des relations. Ainsi, on prouve qu’on mérite ce livre.»

Trésors à foison

Grâce à ces contacts privilégiés – «Je suis aussi un peu culotté, et quand j’ai une idée derrière la tête, je ne la lâche plus» –, le collectionneur s’est ainsi créé peu à peu un précieux réseau et ce fonds d’ouvrages hors du commun. Entre autres de nombreux abécédaires en langue romanche, sa dernière passion en date. Là encore, c’est un hasard incroyable qui lui fait découvrir cette catégorie de livres anciens: «Il y a quatre ans, j’ai déniché dans un marché aux puces le seul exemplaire complet, à ma connaissance, d’un abécédaire publié dans le plus petit des cinq idiomes romanches, le sutsilvan. Seuls 580 locuteurs le parlent dans le monde, vous vous rendez compte!»

Mais sa collection comporte aussi de nombreux autres trésors très diversifiés, comme deux livres «aux armes», c’est-à-dire comportant le blason de familles aisées sur le plat supérieur, un élément extrêmement rare sur les livres d’enfants. Et aussi une bibliographie truffée de 1932, dissimulant un petit livre dans un cache situé dans le plat inférieur. Ou encore un abécédaire trilingue «contemporain mais fort rare», conçu par des enfants. Il est rédigé en allemand médiéval, le tischlbongarisch, en carnique (l’une des variantes du frioulan) et en italien. Cet allemand médiéval n’est parlé que dans le village de Timau, dans la province d’Udine (Italie).

La règle du bibliophile, c’est de n’acheter que des livres dont l’état est le plus proche possible de l’état originel, explique le collectionneur. Pour ma part, seuls trois critères d’achat comptent: l’intérêt, la rareté et la beauté.»

Une quête sans fin

Le coût des ouvrages dépend bien sûr de l’endroit où ils ont été dénichés. «Dès notre rencontre, j’ai fait promettre à Rosa, ma femme, de me laisser libre de m’adonner à ma passion. C’est une quête sans fin, mais d’une manière générale, je me trouve plutôt raisonnable! J’aime marchander. L’argent ne fait pas tout, encore faut-il avoir la volonté, l’intérêt, la connaissance et le temps. Mais il est vrai qu’il est difficile, parfois, de renoncer à un ouvrage, en soi intéressant, mais qui ne remplit pas les critères requis.»

Manque encore à son assortiment La Grammaire des campagnes, du Père Grégoire Girard.

J’ai beaucoup étudié son œuvre dans ma thèse. Je souhaiterais pouvoir glisser un jour ce titre dans ma bibliothèque.»

Une bibliothèque soigneusement conservée dans son bureau, et que Bernard Huber couve d’un regard émerveillé. «Pour un collectionneur, la grande question qui se pose tôt ou tard, c’est celle de la conservation et de la transmission de ce qu’il a réuni. Pour ma part, j’ai déjà dit à ma famille qu’il était exclu de vendre ces ouvrages ou de les disperser. Une collection n’est-elle pas une œuvre de création? J’espère pouvoir la transmettre à mes enfants.»

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Jeremy Bierer