Archives
8 juin 2013

Chefs d'entreprise: entre travail et sommeil, un équilibre difficile à trouver

Réduire son temps de sommeil pour travailler davantage. C’est la devise adoptée, ou subie, par de nombreux chefs d’entreprise. Un style de vie qui ne va pas sans certains risques pour la santé. Explications et témoignages.

Un manager doit aussi se reposer
Dormir moins pour travailler plus, une stratégie souvent adopter par les chefs d'entreprise, mais qui pourrait être contre-productive à long terme.

Le patron, c’est celui qui arrive le premier au bureau le matin et qui en ressort en dernier le soir.» La définition est certes réductrice, mais elle a du vrai. La preuve a été apportée par l’Observatoire de la santé des dirigeants en France. Selon son enquête, les chefs d’entreprise dorment en moyenne six heures et demie par nuit, contre sept heures zéro cinq pour la population totale.

Mais qu’en est-il en Suisse? C’est une des questions que se pose aujourd’hui une équipe de chercheurs de la Haute Ecole de gestion de Fribourg. «La santé des salariés a déjà fait l’objet de nombreuses études, explique Mathias Rossi, responsable de cette enquête. En revanche, celle de leur patron reste encore très floue. Nous savons par exemple que les chefs de PME font moins attention à leur santé, car ils se rendent moins souvent chez le médecin que les salariés.»

Mathias Rossi (Photo: LDD)
Mathias Rossi, responsable de l'enquête menée à la Haute Ecole de gestion de Fribourg (Photo: LDD)

Et le sommeil tiendra bien sûr une place déterminante dans ces recherches. «Les patrons ne comptent souvent pas leurs heures, poursuit le professeur. Et le soir, ils participent encore à des soupers ou apéros avec des clients. Sans coupure entre le travail et le moment de se mettre au lit, il leur est souvent bien difficile de s’endormir.»

Une autre étude de grande ampleur est entreprise par le Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) du CHUV. Et les premières tendances observées confirment l’hypothèse: les cadres dorment en moyenne moins que les personnes qui ont des postes sans grandes responsabilités.

Mais comment font-ils pour tenir le coup? «La durée de sommeil adéquate varie beaucoup d’une personne à l’autre, explique le Dr Raphaël Heinzer, codirecteur du CIRS. Si certains peuvent se contenter de six heures par nuit, d’autres ont besoin d’au moins neuf heures pour se sentir en forme le lendemain. C’est génétique!»

Baisse des capacités intellectuelles

Réduire son temps de sommeil ne serait donc possible que sur une période limitée. «A un moment donné, certains troubles apparaissent, poursuit le spécialiste. On observe d’abord une baisse des capacités intellectuelles, notamment des difficultés à mémoriser des informations. Des problèmes cardiovasculaires et métaboliques peuvent ensuite survenir, favorisant par exemple les risques d’obésité. Finalement, des problèmes psychiques apparaissent aussi, pouvant déboucher sur un burn-out ou une dépression.»

Dormir moins pour travailler plus… la stratégie pourrait donc se révéler contre-productive. «C’est effectivement un mauvais calcul, confirme Raphaël Heinzer. Je crois qu’il y a aujourd’hui un certain effet de mode à moins dormir. La plupart des chefs d’entreprise aiment se vanter de la courte durée de leurs nuits, car ils donnent ainsi l’impression d’être des personnes très actives!»

Boris Siegenthaler, directeur d’Infomaniak, recommande la lecture pour se couper des inquiétudes.
Boris Siegenthaler, directeur d’Infomaniak, recommande la lecture pour se couper des inquiétudes.

«Une entreprise, c’est comme un enfant: on ne l’oublie à aucun instant»

Son bureau ressemble à celui d’un geek qui a réussi dans la vie. Sur la grande table laquée au milieu de la pièce trônent deux grands écrans d’ordinateur coulés dans la même matière et des maquettes de célèbres films de science fiction. Boris Siegenthaler, 40 ans, est cofondateur et directeur d’ Infomaniak à Carouge. Son entreprise, spécialisée dans l’hébergement de sites internet, la diffusion de contenus audio et vidéo en streaming et plus récemment dans la vidéo à la demande, compte une quarantaine d’employés.

«Travailler dans le secteur des nouvelles technologies n’est pas de tout repos, explique le Genevois. C’est un monde où tout va très vite et où la concurrence est rude. Avant même d’achever un projet nous travaillons déjà sur ses nouvelles versions!»

Le stress, forcément, ça le connaît. «Une entreprise, c’est comme un enfant: on ne peut pas se permettre de l’oublier. Si je regarde un film le soir chez moi par exemple, le lendemain je ne parviens pas à en raconter l’histoire. Parce que je continue à penser au travail et n’entre pas complètement dans la fiction…»

A l’heure de se coucher, son entreprise occupe toutes ses pensées. «Entre le moment où je suis dans mon lit et le moment où je m’endors, cela peut durer des heures! Mais j’aime bien ces moments de calme, car ils permettent à de nouvelles idées de jaillir. Et pour ne pas les oublier, je les note tout de suite.»

Si l’emploi du temps de Boris Siegenthaler pourrait théoriquement lui permettre de combler son besoin quotidien de sept heures de sommeil, les veilles nocturnes changent donc la donne. «C’est très rare que je puisse bénéficier d’une longue nuit de repos. Si je parviens à m’endormir rapidement, je me réveille déjà vers les 4 heures du matin et la machine à idées se remet en route. A ce moment-là, je me rendors rarement, car la passion de mon travail reprend déjà le dessus.»

Ses conseils pour les autres chefs d’entreprise? «Il faut se débarrasser des questionnements qui reviennent en tête une fois au lit. Pour cela, mettez-les par écrit pour ne pas les oublier et y trouver des solutions le lendemain au bureau.» Et pour se couper de toutes les inquiétudes liées à son travail l’entrepreneur recommande une activité: la lecture. «Choisissez des livres ou magazines qui vous emportent dès la première page, ou alors qui demandent une forte concentration. Et surtout qui n’ont aucun rapport avec votre domaine d’activité!»

Bernard Repond: «La santé d’un patron peut influer sur celle de son entreprise.»
Bernard Repond: «La santé d’un patron peut influer sur celle de son entreprise.»

«Un chef d’entreprise n’a pas le temps de tomber malade»

«Je devais me contenter de dormir en moyenne six heures par nuit.» Bernard Repond était à la tête de la menuiserie et ébénisterie du même nom jusqu’en 2008. Aujourd’hui retraité, le Fribourgeois de 69 ans ne regrette pas les longues journées à œuvrer pour son entreprise à Charmey qui comptait alors une vingtaine de collaborateurs. Même si pour cela son sommeil, forcément, en a pris un coup. «Avant d’être astreint à ces responsabilités, j’étais plutôt un gros dormeur, avoue-t-il. Il me fallait pour être en forme entre huit et neuf heures de sommeil par nuit. Mais on s’habitue à dormir moins… mêmesi, c’est vrai, il m’arrivait parfois de m’assoupir quelques minutes sur mon bureau.

L’entreprise de Bernard Repond n’était pas seule responsable de cet emploi du temps surchargé. Le patron était également très actif dans plusieurs associations professionnelles et sportives, mais aussi à l’exécutif de sa commune. «Si l’on fait la somme de toutes les années où j’ai tenu un poste de président, on arrive à quarante-cinq ans! Plus longtemps encore que n’a duré ma fonction à la tête de Bernard Repond SA.»

Pour mener de front toutes ces activités avec sérénité, le Gruérien s’est toujours donné un mot d’ordre: «trouver le temps pour pratiquer ses hobbies». C’est notamment par sa participation à la chorale de l’église de Charmey et la course à pied qu’il se vide l’esprit. Car Bernard Repond en est persuadé: «la santé d’un patron peut influer sur celle de son entreprise». L’entrepreneur tente donc de conserver la meilleure hygiène de vie possible: il ne fume pas et a toujours essayé de manger le plus sainement possible.

Parce que «quand on est chef d’entreprise, on ne trouve jamais le temps de tomber malade ou d’être accidenté!» L’entrepreneur a pourtant dû subir sept opérations chirurgicales. A chaque fois, il a demandé à rentrer plus tôt que prévu de l’hôpital pour retourner travailler. «Si je ne m’occupais pas de nouvelles soumissions, les ouvriers se retrouvaient sans travail le mois suivant! Dans ce métier, la pression est constante.»

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Christophe Chammartin , Alban Kakulya, François Schaer