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17 août 2015

Chérie, j’ai acheté un zoo!

Christophe et Mélanie Keller ont suivi leur passion et se sont lancé un défi: reprendre le zoo de Crémines (BE) en famille. Avec leurs trois enfants, ils ont vécu une première année entre ratons laveurs, rapaces et porcs-épics...

Christophe Keller et son aigle à tête blanche
Christophe Keller offre chaque après-midi un spectacle de fauconnerie aux visiteurs du zoo. Ici avec un pygargue à tête blanche.

On ne peut pas venir sans eux, ils feraient la tronche! Mais on doit les freiner un peu, sinon ils seraient là tout le temps», rigole Mélanie Keller en parlant de ses trois enfants. C’est que, depuis le 1er mai 2014, la famille Keller a changé de vie. Un peu comme dans le film Nouveau départ avec Matt Damon, ils ont quitté un quotidien normal, un emploi aux CFF, pour reprendre le zoo de Crémines dans le Jura bernois. «Quand on a vu qu’il était à vendre, on a réfléchi et on s’est dit pourquoi pas? On s’est lancés!», résume son mari, Christophe Keller.

Bigre, devenir d’un coup directeur de zoo, avec ses enclos à mouflons, ses poneys, ses porcs-épics, ses flamants roses… Mais il faut dire que le couple avait déjà l’habitude des animaux. Tous deux fauconniers depuis dix ans, ils cherchaient désespérément un espace plus grand pour faire voler leurs rapaces. Le Siky Ranch, avec ses 3,3 hectares de superficie, leur tendait les bras…

Mélanie Keller présente au public un faucon sacre.

Du coup, la vie au zoo est devenue une affaire de famille, où tout le monde met la main à la pâte. A commencer par les trois têtes rousses, qui passent volontiers leurs vacances entre les bêtes à poils et à plumes. Justement l’aîné de 15 ans, Kylian, nettoie ce jour-là l’enclos des cochons où trottinent cinq mini-porcelets nouveau-nés. «Aucune tâche ne me dérange. J’aime bien nourrir les daims et entraîner mon faucon crécerelle. On sait pourquoi on est fatigué le soir! Mais le matin, on se lève quand même à 6 heures», dit-il avant de filer conduire le petit train, qui va tout seul, mais qu’il faut quand même pouvoir stopper au cas où une tortue traverserait les voies...

Lena, 13 ans, préfère s’occuper des poneys et reconnaît «la chance qu’elle a de pouvoir quasiment vivre dans un zoo». Quant à la petite dernière, Tycia, 9 ans, elle court d’une activité à l’autre, une sucette entre les dents: couper les légumes pour les animaux, nourrir les ratons laveurs, curer les sabots des équidés...

Entreprise familiale

Non, personne, dans la famille Keller, n’est en reste. Madame donne un coup de main pour les oiseaux, tout en s’occupant du resto, secondée de temps à autre par la grand-maman. Le grand-père vient tailler les arbres du parc et Christophe Keller joue les hommes à tout faire: gestion, publicité, recherche de fonds et soins aux animaux. Un tatouage sur chaque épaule, il a empoigné la direction du zoo avec un enthousiasme colossal et un wagon de projets, aidé par une dizaine d’employés.

La cadette de la famille, Tycia, 9 ans, prend soin des ratons laveurs.

Car l’affaire n’est pas mince. Le Siky Ranch, fondé en 1972 et niché dans un creux de la vallée du Cornet, entre Moutier et Gänsbrunnen, est un lieu improbable, sorte de zoo bohème, fait de bric et de broc, avec ses manèges vintage, sa fausse gare et sa déco western. Et surtout des enclos laissés à l’abandon, barrières cassées et herbes envahissantes. Tout était à refaire. «L’ancien propriétaire était dompteur au Cirque royal. Il aimait surtout les fauves, mais à la fin, le zoo n’était plus vraiment entretenu», observe Christophe Keller, qui avance une tout autre conception du parc.

Les cages ne sont plus aux normes pour détenir des fauves.»

Et puis, l’emplacement étant forestier, l’idée est de montrer essentiellement des animaux d’ici, que les gens ne voient finalement pas si souvent.» Exit le tigre blanc, vendu en Allemagne l’année dernière, et bienvenue aux marmottes, lynx et nouvelle meute de loups, attendus pour cet automne. Seule touche d’exotisme, la volière des aras et l’étang des flamants roses. De même les porcs-épics avec leur dos mikado et les facétieux suricates ont sauvé leur place, «parce que les gens les aiment bien».

Les rapaces à l’honneur

«Toucans, ibis, cigognes, ce sera pour l’année prochaine, le temps de construire les volières», précise Christophe Keller, qui déborde de nouvelles idées. Comme changer le fléchage, installer des panneaux informatifs, prolonger le circuit du train afin qu’il traverse l’enclos des loups au moyen d’un tunnel vitré. Et surtout construire plusieurs volières avec un bel espace et des gradins pour les démonstrations de vol… Car le fauconnier, on s’en doute, met un point d’honneur à transmettre sa passion des rapaces. «C’est l’atout principal du parc. On est les seuls à les faire voler dans cette région.»

Le zoo espère enregistrer 35 000 entrées par année.

Ainsi, tous les jours à 15 heures, le couple enfile ses vêtements de scène. Cuissardes pour madame, gilet médiéval sur blouse blanche pour monsieur. Sans oublier les incontournables gants de cuir de fauconnerie. Sur fond de musique épique, genre Gladiator, ils font voler en piqué le faucon sacre, la buse de Harris, déploient le grand-duc et ses 1 m 80 d’envergure, s’amusent à faire se poser sur les têtes des spectateurs un corbeau à plastron blanc. De quoi apprendre une foule de détails sur la vie des rapaces tout en admirant leur manière de voler tout en silence et majesté.

Après le show, Christophe Keller, décidément infatigable, joue encore les mascottes: il enfile un costume d’aigle à tête blanche, l’emblème du zoo, pour amuser la galerie. Se promène dans les allées, sourit aux enfants, pose pour les photos. Et oublie quelques instants les soucis financiers.

Car là est la seule ombre au tableau: trouver les fonds nécessaires pour assurer l’entretien et réaliser tous les rêves d’agrandissement. La construction d’une double volière, prévue pour accueillir chouette lapone, harfang et aigle royal s’élève à 60 000 francs et la réfection nécessaire de la station d’épuration coûterait 70 000 francs… «On est en train de monter une association des amis du zoo. Pour le moment, on tourne avec les entrées, 80 à 200 personnes par jour, jusqu’à 350 le week-end. Mais nous n’avons aucun sponsor.»

Quand on aime, on ne compte pas... ses heures de travail

Malgré tout, le bilan après une année est entièrement positif: «Notre vie a complètement changé, en bien. Je ne regrette rien», lâche Mélanie Keller, qui fait écho à son mari. «Tout le monde pensait que j’étais fou quand j’ai accepté ce projet. Aujourd’hui, je suis fier d’y être arrivé. Bien sûr, il y a toute la paperasse, qui occupe 50% de mon temps, et les charges sont énormes.

Mais les enfants ont des étincelles dans les yeux et les gens sont contents. C’est notre vie, notre nouvelle vie. Sans vacances.»

Un travail passion, trois cent soixante-cinq jours par année ou presque, de 7 h du matin jusqu’à 20 h. Un vrai sacerdoce, qui ne s’arrête même pas quand ils referment le portail pour rentrer chez eux, le soir, à Courfaivre. Puisqu’une autre ménagerie les attend: «On a des rapaces, des chiens et un troupeau de daims. Alors quand on a fini au zoo, on continue à la maison!»

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Matthieu Spohn