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4 juin 2012

Chérissez vos erreurs!

Les obstacles font plus avancer que les succès. Alors qu’un livre fait l’éloge de la fausse note, les entrepreneurs américains et français se retrouvent lors de colloques de l’échec. Une nouvelle mode?

Dessin représentant De Vinci qui, après plusieurs tentatives, parvient enfin à dessiner une Joconde qui lui plaît
«On apprend beaucoup de nos erreurs. Elles ont du sens et nous permettent de grandir»

Dans un monde qui érige le succès et la performance en vertus, le pianiste virtuose Marc Vella sort un livre qui fait l’Eloge de la fausse note.Pure provocation? Plutôt un hymne à la bienveillance, à l’amour de soi et à l’écoute de toutes ces erreurs qui font grandir.

Ce musicien nomade – avec son piano à queue sur une remorque, il donne récitals et conférences dans le monde entier – pointe la violence de la performance, de nos tyrannies et jugements hâtifs. «Il faut ni tenter d’éviter nos maladresses, ni les fuir. Elles sont là: cadeaux. On apprend beaucoup de nos erreurs. Elles ont du sens et nous permettent de grandir», déclare-t-il sur youtube.com. Pour lui, «nous nous dévalorisons sans cesse. Et la peur de la fausse note nous coupe de notre génie, de la grâce.»

Marc Vella, auteur de «Eloge 
de la fausse note».
Marc Vella, auteur de «Eloge 
de la fausse note».

Des colloques consacrés aux échecs

Etonnamment, valoriser ses erreurs devient aussi tendance chez les entrepreneurs américains et français avec leurs FailCon. Ces colloques de l’échec, créés à la Silicon Valley en 2009, voient des patrons se vanter de leurs faux pas devant des salles combles. Le but, peut-on lire sur leur blog, est de les aider à comprendre que les fautes et les erreurs sont normales dans l’entrepreneuriat, et qu’il vaut mieux prendre des risques que de ne rien faire.

Ces obstacles qui forcent à réfléchir

Mais d’ici à ce que l’éloge de l’erreur fasse école, il y a un monde, regrette Fabrizio Butera. Parce que la question n’est pas philosophique pour ce professeur en psychologie sociale à l’Université de Lausanne: «Quarante ans de recherches avec des données empiriques montrent que l’apprentissage se fait surtout lorsque les enfants ou les adultes rencontrent des obstacles, des diffi­cultés qui les forcent à réfléchir, à raisonner.»

Fabrizio Butera, professeur 
à l’Université de Lausanne.
Fabrizio Butera, professeur 
à l’Université de Lausanne.

Des études restées presque sans effet

Ces résultats ont été diffusés, mais peinent à être intégrés, comme l’apprentissage coopératif toujours considéré comme une bonne intention post-soixante-huitarde (lire l’encadré en page 84), regrette-t-il.

Fabrizio Butera va plus loin: les mythes de la performance et du mérite sont profondément contraires à ce qu’on sait sur l’apprentissage. Comme d’autres grandes connaissances que l’on tient pour acquises: tel que redoubler une année peut être positif, alors que les données expérimentales tant en Suisse qu’en Europe montrent exactement le contraire et sans aucun doute. Ou la croyance qu’en mettant la pression sur les enfants, on les motive à avancer. «A tricher plutôt!» «Des recherches montrent que plus on est motivé par la performance et la réussite, moins on va demander de l’aide, donc moins on sera compétent. La motivation à la compétence nous rend incompétent.»

La motivation à la compétence nous rend incompétent.

On perd des occasions d’apprendre: voilà tout le nœud de l’affaire. «Si on continue à appliquer ce qu’on sait déjà, on n’est jamais motivé à acquérir de nouvelles connaissances», explique Fabrizio Butera, également coauteur d’un ouvrage sur l’utilité des conflits pour apprendre. Prenez un travail en groupe où tout le monde est d’accord: le niveau d’apprentissage se développe relativement faiblement. Au contraire des situations qui mettent face à des personnes en désaccord ou qui ne comprennent pas et qui demandent qu’on leur explique. «On a des savoir-faire implicites et c’est justement au moment où ils ne marchent plus qu’on doit se poser des questions. Ces moments de rupture permettent de remettre en cause nos connaissances. Les obstacles ont toujours un effet constructif.» Comme autant d’occasions d’apprendre.

Parler d’erreur plutôt que d’échec

Le professeur préfère toutefois parler d’erreurs que d’échec, un concept qui porte déjà en lui un jugement de valeur négatif. «Quand on dit échec, on a déjà condamné sans se poser la question de savoir si ça produit de l’apprentissage.» Le fait de se tromper, c’est une possibilité de reconsidérer ses connaissances. Autrement dit, les fausses notes nous aident à mieux apprendre… à en jouer de belles.

Dénigré, l’apprentissage coopératif a fait ses preuves

Avec des effets quantifiables et quantifiés jusque sur le climat de classe et les comportements sociaux, l’apprentissage coopératif existe depuis la fin des années soixante. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il soit la norme dans les écoles, déplore Fabrizio Butera. A part en Valais ou à l’initiative privée d’un enseignant. L’intérêt de la méthode? En augmentant le nombre de personnes à qui on a affaire, on augmente aussi le nombre de possibilités d’être confronté à des points de vue différents. Donc d’être obligé de réfléchir à pourquoi et comment on fait les choses. Donc d’apprendre.Pratiquement, plutôt que chaque élève ingurgite une leçon de géo seul face à l’enseignant, l’idée est de répartir le travail entre les enfants: chacun apprend une région et en devient expert. «Chacun a une pièce qui intéresse les autres. Il n’y a plus les bons et les nuls. L’information circule. On arrive à partager une plus grande quantité d’informations avec moins d’efforts.»

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: François Maret (illustration)