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18 mars 2013

Chômage: écueils et préjugés

Soucis financiers, difficultés morales, confrontation à un système débordé, pression, stigmatisation… Pour un demandeur d’emploi, le chemin de la réinsertion a souvent des airs de chemin de croix.

Portrait de Bénédicte Conti, 29 ans, à la recherche d'un emploi
Bénédicte Conti, 29 ans, à la recherche d'un emploi depuis mai 2012.

Fin 2012, on recensait quelque 200 000 demandeurs d’emploi (dont 150 000 inscrits au chômage) en Suisse, soit grosso modo 4% de la population active. Un taux extrêmement bas en comparaison de nos voisins européens, mais qui ne doit pas occulter les difficultés que rencontrent tous ces femmes et ces hommes qui luttent au quotidien pour se réinsérer professionnellement.

C’est d’ailleurs en grande partie pour cette raison que l’Association pour la défense des chômeurs de Neuchâtel (ADCN) a publié l’an passé, à l’occasion de ses trente ans d’engagement, un bel ouvrage sobrement intitulé «Chômage – petit recueil de préjugés». Soit «un livre qui aborde la question de l’image du chômeur et du regard que la société actuelle porte sur lui».

Restait donc à franchir le seuil de cette permanence neuchâteloise afin d’y rencontrer les gens à l’origine de ce projet: Corinne Du Pasquier, la présidente de l’ADCN, Aïcha Brugger, l’animatrice-responsable, et bien sûr quelques-unes des personnes qui témoignent dans ce fameux bouquin. Et cela pour tenter de comprendre ce qui se passe quand on se retrouve dans la peau d’un chômeur.

«Puisque la valeur première dans notre pays c’est le travail, si tu perds ton job, tu perds également ton statut social.» Autour de la table, pratiquement tous se sentent exclus, stigmatisés aussi. «Nous sommes les moutons noirs de la société, les boucs émissaires de l’économie de marché.» Nombreux, disent-ils, sont les sans-emploi qui ont honte, qui baissent la tête et rasent les murs.

«Le grand danger, c’est de s’isoler, de se renfermer»

D’autant que le regard que portent les «autres», y compris les proches, pèse lourd sur leurs épaules. «On se fait des illusions en s’imaginant que tout le monde peut comprendre notre situation. La tendance, c’est plutôt de nous considérer comme des pestiférés, des profiteurs du système, des paresseux! Le grand danger alors, c’est de se renfermer, de s’isoler.»

A les écouter, ces demandeurs d’emploi finissent presque tous par culpabiliser même s’ils ne sont pas responsables de leur mauvaise fortune. Un sentiment que semble encore renforcer l’attitude des employés débordés des caisses de chômage et des offices régionaux de placement. «Ces fonctionnaires, en tout cas un certain nombre d’entre eux, usent et abusent de leur autorité. Ils sont soupçonneux et il faut se justifier, s’expliquer pour ne pas être pénalisé.»

œuf de Pâques en chocolat
œuf de Pâques en chocolat

«On nous oblige à jouer aux bons chômeurs et à bien remplir nos devoirs – faire correctement nos recherches d’emploi, ne pas manquer nos rendez-vous avec notre conseiller – pour éviter une sanction et obtenir ainsi ce qui est pourtant notre dû.»

Pas de doute pour eux, ce système est «infantilisant» et ne favorise ni la réinsertion professionnelle ni l’initiative personnelle.

En résumé, ainsi que le relève avec humour l’un des participants à cette discussion, «le sans-emploi ne chôme pas». «On ne mène pas une vie tranquille, on doit rendre des comptes, on est toujours à l’affût. On a du temps libre, mais jamais l’esprit vide.»

Témoignage: «Au bout d'un moment, on tourne en rond»

Après avoir obtenu son CFC de libraire, la Neuchâteloise Bénédicte Conti, 29 ans, s’est retrouvée sans travail. Elle a chômé trois mois avant d’être engagée pour assurer un remplacement d’un semestre dans son secteur. Puis, retour à la case chômage à partir de mai 2012. «Pour moi, c’est socialement que c’est le plus dur. Au bout d’un moment, on tourne en rond et on commence à se sentir inutile.»

Pas prête à se laisser abattre, Bénédicte Conti demande à être placée dans le cadre d’un programme d’emploi temporaire (PET). «J’ai eu la chance d’atterrir ici à l’Association pour la défense des chômeurs. J’aide des demandeurs d’emploi à rédiger des CV et des lettres de motivation. J’essaie de les rendre indépendants.»

De son côté, elle cherche un boulot épanouissant («J’aimerais me réorienter dans l’enseignement des langues aux adultes.»), même si certains lui disent de ne pas faire la fine bouche!

Ces petites phrases assassines

Il est au chômage? C’est forcément qu’il l’a bien cherché!

S’il voulait vraiment travailler, ça fait longtemps qu’il ne serait plus au chômage!

C’est pas grave, elle aura plus de temps pour s’occuper de ses enfants.

Quoi?! C’est ta femme qui t’entretient?! Mais t’as rien dans l’pantalon!

T’es au chômage?! Ben profite des vacances payées par l’Etat!

Ils font rien, et ils vivent aux frais de la princesse!

Oh, le pauvre ! Mais il ne s’en sortira jamais!

Il ne trouve pas de travail?! Il a quoi? Il picole?! Il a un poil dans la main?!

Un chômeur, ça sert à rien de toute façon!

J’fais tout ce qu’on m’demande… J’suis pas comme les autres, moi j’cherche vraiment!

Extraits tirés de l’ouvrage de l’ADCN «Chômage – petit recueil de préjugés»

Auteur: Alain Portner