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29 mai 2012

«Ne pas infliger de véritables sanctions est une incitation au crime»

Commandant de la police cantonale valaisanne, Christian Varone fait le point sur un sujet qu’il connaît bien, lui qui fut aussi directeur des établissements pénitentiaires: la criminalité dans nos contrées.

Christian Varone dans son bureau
Christian Varone est à la tête de la Police cantonale valaisanne depuis 2007.

Qu’est-ce qui vous inquiéterait le plus en matière de sécurité dans la Suisse de 2012?

L’implantation de la violence gratuite dans la société, un phénomène nouveau. Des gens qui cassent sans raison, agressent sans motif apparent. Egalement, une criminalité transfrontalière aussi que nous ne connaissions pas non plus avant sous sa forme actuelle avec des bandes déterminées ayant une logique et des armements de guerre, qui viennent notamment commettre des braquages de banques. Citons encore le crime organisé particulièrement actif dans le commerce des stupéfiants et la traite des êtres humains.

Face à ces menaces, le cadre légal est-il adapté?

Le processus législatif en Suisse est très lent. Entre l’élaboration d’un projet de loi et sa mise à terme il va s’écouler entre sept et dix ans. Quand la loi arrive en application elle sera de ce fait souvent en décalage avec la réalité. La criminalité évolue beaucoup plus vite que législateur. Par ailleurs, les nouvelles législations génèrent, comme le nouveau code de procédure pénale, 30% de tâches administratives supplémentaires, notamment pour documenter les preuves. Cela se fait au détriment de la présence de policiers sur le terrain. Il ne faudrait pas qu’on en arrive à une inversion des rôles où le criminel est mis sur un piédestal et le travail de la police compliqué à l’excès.

La sécurité n’est pas forcément rentable mais elle contribue à l’économie.

Une mesure particulièrement contestée, ce sont les jours-amendes. Qu’en pensez-vous?

Ils peuvent s’avérer efficaces dans certains cas isolés, par exemple une mère célibataire qui aurait commis une infraction, mais pas contre une délinquance qui pratique la violence gratuite. On a voulu supprimer la prison par un idéalisme à la Victor Hugo, avec sa fameuse phrase: «Ouvrez une école, vous fermerez une prison». On peut bien soutenir que l’enfermement est nocif, sauf que sans cette mesure pour certains délinquants, il n’y pas de dissuasion. Ne pas infliger de véritable sanction à ces délinquants c’est leur donner une incitation à poursuivre leur carrière criminelle. C’est pourquoi je salue le fait que les chambres fédérales aujourd’hui reviennent sur cette question des jours-amendes.

En période de restriction budgétaire la sécurité peut-elle être encore être une priorité ?

Selon qui s’exprime, on vous dira qu’en Suisse il manque entre 2000 et 5000 policiers. Les polices suisses font leur travail avec des effectifs restreints comparés à d’autres pays. La sécurité a un coût, elle n’est pas forcément rentable, mais contribue aussi à l’économie. En Valais par exemple le succès que nous rencontrons sur le plan touristique est du certes à la beauté des paysages, à la qualité hôtelière mais aussi à la sécurité qui y règne.

Peut-on dire de la criminalité transfrontalière qu’il s’agit d’un problème politique, avec des accords internationaux qui la favoriseraient?

Nous avons un problème de perméabilité des frontières, c’est vrai. Mais il ne m’appartient pas de remettre en cause les accords de Schengen, adoptés par le peuple suisse à une large majorité. Et puis Schengen permet l’accès aux banques de données européennes comme le SIS, grâce auquel nous arrêtons beaucoup de gens qu’on n’aurait pas vu passer autrefois. Il faut cependant renforcer la présence des gardes-frontière à nos frontières. Où selon moi Schengen n’interdit pas une présence dissuasive.

On reproche aussi à la justice sa lenteur et son laxisme…

C’est un faux débat. La justice ne fait qu’appliquer le cadre légal qu’on lui donne. Je suis pour ma part un chaud partisan de la comparution immédiate pour la petite délinquance. Si on ne le fait pas, on crée un climat d’insécurité dans la population. Ce qui est inadmissible pour une victime c’est de croiser son agresseur le lendemain sur le trottoir parce que le juge n’a pas les moyens légaux de le retenir plus longtemps.

La part d’étrangers dans les statistiques de la criminalité fait couler beaucoup d’encre. Votre vision du problème?

A l’intérieur de la criminalité étrangère il faut distinguer celle qui provient d’étrangers résidant en Suisse, et qui commettent des infractions similaires à celles de nos bons suisses. Et la criminalité itinérante notamment dans le domaine des stupéfiants –les mafias d’Afrique centrale- ou la traite des êtres humains organisée depuis des pays de l’ex-bloc de l’Est. C’est en n’arrivant pas à taper fort sur cette criminalité dure, qu’on créera du racisme.

A lire les journaux on a l’impression d’une explosion de braquages de petits commerces. Comment expliquer ce phénomène?

Ce sont souvent des brigandages au couteau, pour des sommes dérisoires, commis par des malfrats à la petite semaine, ou bien des cas en proie à des difficultés sociales. C’est une toute autre clientèle que les braqueurs de banques mais tout aussi dangereuse: ces gens sont des amateurs complets qui risquent de paniquer plus vite qu’un professionnel.

Autre impression tenace dans la population: l’augmentation de la délinquance juvénile…

Sous le roi babylonien Hammourabi, en 1730 avant Jésus-Christ, on parlait déjà d’une jeunesse dévoyée. Aujourd’hui, 98% des jeunes ne posent pas de problème. Par contre, les 2% restants sont souvent des multirécidivistes qu’il faut pouvoir protéger d’eux-mêmes. En les plaçant dans des établissements éducatifs, sécurisés, pour leur dire que la vie ce n’est pas ça. Ce sont souvent des jeunes issus de familles à problèmes ou sans famille du tout, largués sur le plan affectif, professionnel. Ils existent par la violence, ils cassent pour exister. En Valais, nous avons fait œuvre de pionniers en créant une structure pour délinquants juvéniles à Pramont.

Où en est la lutte contre la cybercriminalité?

Le Web est une zone de non droit, avec la localisation des sociétés un peu partout sur la planète. Je regrette en plus qu’on nous ait supprimé la possibilité de faire des actions dites préventives, notamment dans la lutte contre la pédocriminalité. Avant on pouvait essayer de piéger les pédophiles présumés. Maintenant nous devons, pour intervenir, attendre quasiment l’acte

Le Valais a les meilleurs chiffres en Suisse romande en matière de sécurité. Quel est le truc?

Nous n’avons de leçon à donner à personne. La réalité d’un canton-ville comme Genève n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un canton rural comme le Valais. Ceci dit nous avons encore une population proche de sa police, et nous connaissons très bien notre terrain.

Puisqu’on parle du Valais, la presse et la population ont déjà fait de vous celui qui devra barrer en 2013 l’accès d’Oscar Freysinger au Conseil d’Etat…

Si je dois refaire de la politique –j’ai déjà été conseiller communal- je le ferai pour des idées, jamais contre quelqu’un. Si on estime que je peux rendre service dans telle ou telle fonction, tant mieux, je le prends comme une reconnaissance de mon engagement professionnel.

Christian Varone s’est illustré dans sa gestion du drame de Sierre le 13 mars dernier. (Photo: Keystone/ Olivier Maire)
Christian Varone s’est illustré dans sa gestion du drame de Sierre le 13 mars dernier. (Photo: Keystone/ Olivier Maire)

Comment avez-vous vécu la tragédie de Sierre?

Cela fait quinze ans que je suis dans ce milieu, que je gère des crises, des horreurs, mais ça vous avez beau être préparé… Notre seul objectif a été de sauver des vies et de protéger les familles des victimes en essayant d’atténuer leurs douleurs. Tous les intervenants (policiers, pompiers, médecins, ambulanciers, etc.) ont accompli un travail extraordinaire.

Quinze ans dans la sécurité, pour quel bilan aujourd’hui?

Je constate dans l’exercice de ma profession qu’un fossé est en train de se creuser entre ceux qui vont bien et ceux qui n’arrivent plus à suivre. Avec de plus en plus de personnes sur le plan social professionnel, familial, sentimental, qui dérapent. Il faudra bien une fois pendre conscience de cette misère humaine qui existe aussi chez nous. Tout cela génère de la criminalité. La criminalité du désespoir.

Auteur: Laurent Nicolet