Archives
6 juin 2015

«Gagner le cœur des gens est plus important encore que de recevoir un prix»

Christine and the Queens, la nouvelle sensation de l’electro-pop française, débarque au Paléo en pleine gloire: non seulement son premier album, d’une folle originalité, a fait un triomphe, mais elle a en plus remporté deux Victoires de la musique.

Christine and the Queens photo
Le personnage inventé par Héloïse Letissier lui a permis d’être à l’aise sur scène. (Photos: François Berthier/Paris Match/Contour by Getty Images, DR)

La Suisse, pour vous, c’est d’abord le chocolat au lait ou le Paléo?

Ah vous connaissez ma petite addiction pour votre délicieux chocolat. Mais le Paléo avec du chocolat, en fait. Je n’ai pas fait énormément de dates en Suisse, sinon, donc je suis curieuse de découvrir ce public. Et Paléo, forcément, c’est un festival dont j’ai beaucoup entendu parler, du coup je me réjouis naturellement. J’avais fait un festival à Lausanne qui avait été génial.

Comment envisagez-vous la scène?

Comme un défi. Les publics sont très différents chaque soir, les configurations changent. Du coup j’ai l’impression de me remettre en question à chaque fois. Je vois un peu la scène comme du sport de haut niveau, avec quelque chose de l’ordre de la performance, d’avoir à chaque fois l’envie de me dépasser. J’ai construit le concert pour qu’il raconte quelque chose de mon album, de mon esthétique, de ce que j’aime faire. C’est ce qui dicte le show. L’imprévu vient des réactions du public.

Votre côté perfectionniste, encore...

Sans doute. En tournée, j’ai par exemple mis du temps à accepter que le spectacle soit vivant, et que je ne sois pas forcément parfaite à chaque fois. Mais du coup cela me pousse justement à avoir envie de me dépasser. Physiquement, j’aime assez danser de plus en plus, me mettre en danger aussi pour voir jusqu’où je peux aller.

Ecouter votre album ou vous voir chanter, que ce soit sur scène ou dans vos clips, semblent constituer deux portes d’entrée assez différentes de votre univers, non?

Forcément j’ai de la peine à faire cette distinction, mais c’est intéressant.

L’album est volontairement épuré, dans la retenue.

Le succès XXL du 1er album, est-ce que ça ouvre tous les possibles ou cela représente-t-il la pression face à l’éternel écueil du 2e?

Franchement, je le vois plutôt comme une chance. Ce succès est arrivé de manière assez inattendue, quand même. Je n’ai pas cherché une liste de «singles» ni la facilité, j’avais envie de rester dans mon exigence. Du coup, on m’avait avertie que c’était loin d’être gagné d’avance, surtout en France où l’on est assez traditionalistes en matière de chanson française. J’ai eu la chance d’avoir été bien accueillie, au-delà de toutes mes espérances. Avoir été libre et audacieuse puis recevoir une telle réponse résonne en moi comme un bel encouragement. Ça donne envie d’être encore plus libre, et d’explorer encore davantage. De toute façon, je n’ai pas envie d’être dans la répétition et de refaire un second «Chaleur humaine». J’ai envie d’emmener le personnage de Christine ailleurs, de le faire évoluer. C’est ça qui me motive, sans me sentir nullement bloquée dans un style.

Les Victoires de la musique ont beaucoup compté dans votre jeune carrière. Plutôt pour votre fameuse prestation de février ou pour en avoir reçu?

La prestation de février a été très importante. Recevoir un prix reste une magnifique surprise, mais gagner le cœur des gens avec une première grande prestation télé l’est plus encore. D’autant que je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. J’étais quasiment inconnue, l’album n’était pas encore sorti, et je ne savais pas du tout si le personnage de Christine allait plaire ou agacer. Cela m’a beaucoup touchée.

«Je crois au personnage davantage comme révélateur que comme masque.» Alors qu’est-ce que Christine vous a révélé de vous-même?

Je vois ça comme un changement d’optique. Je savais déjà ce que je voulais faire, et comment. Mais avec elle je me suis autorisée à le faire. Grâce à elle, aussi, j’arrive à me relier aux gens. Ce qui m’était difficile en tant que moi, en tant qu’Héloïse. Très introvertie, j’avais beaucoup de mal à vouloir m’exprimer artistiquement et faire de la scène. Christine, c’est un médium qui me met à l’aise avec moi-même. Et son costume annule le genre pour ne laisser que le geste, l’énergie.

Christine and the Queens photo.
Christine and the Queens, la nouvelle sensation de l’electro-pop française, enchaîne les succès.

Sur scène ou dans vos clips, vous semblez très à l’aise. Les critiques évoquent la qualité et le style particulier de votre danse. Du coup, on peine à croire ce mal-être qui était le vôtre il y a quelques années à peine, avant Christine and the Queens. N’en rajoutez-vous pas un peu?

Je comprends que cela donne cette impression. J’ai trouvé un moyen de m’exprimer artistiquement, et du coup je me sens aussi mieux avec moi-même. J’ai besoin de cette tension-là pour m’exprimer. Mais justement, le personnage est d’autant plus dans l’expression corporelle, dans l’extériorisation, que je ne le suis pas. C’est une dynamique de grand timide que ressentent pas mal d’artistes, non?

Sans doute. Le personnage de Christine est donc appelé à durer, pas de polymorphie à la David Bowie par exemple?

Non, je ne pense pas. D’abord parce que je ne peux donc pas vraiment m’en passer. Et puis elle vieillira avec moi, elle m’emmènera ailleurs. Je n’ai pas forcément envie de créer d’autres alter ego, je me sens bien avec elle.

Avez-vous pris un peu de distance avec l’angoisse de ne pas plaire?

Pas vraiment. Je reste quelqu’un d’assez inquiet pour plein de choses. Par contre je ne le vois pas, ou plus, comme quelque chose de forcément contre-productif. Ce n’est pas mon seul moteur, mais c’est aussi ce qui me pousse à travailler, à aller de l’avant. Alors je fais avec.

Parmi vos influences, on pense immédiatement à Stromae...

Oui, on partage la même chorégraphe, qui est quelqu’un d’extrêmement doué. Je connaissais son travail avant de voir qu’elle travaillait avec Stromae. Puis j’ai vu le clip de Papa où t’es? et j’ai immédiatement reconnu son travail, sa signature. Elle a une façon très particulière de faire danser. Je ne me compare pas à Stromae, parce que je ne voudrais pas passer pour prétentieuse et parce que nous n’avons pas tout à fait la même couleur musicale, mais oui j’aime beaucoup son univers, sa façon d’exister en tant qu’artiste et de travailler avec son corps en recherchant avant tout l’émotion. Et je le vois comme un grand interprète. Pour des artistes comme nous qui travaillons un peu à l’américaine, son immense succès a eu quelque chose de libératoire.

Qu’entendez-vous par travailler à l’américaine?

Avec un lien fort entre les morceaux et l’image, l’importance du clip, du mouvement. Quand je travaillais sur mon 1er album, pas mal de gens me disaient justement que ça ne marcherait pas en France, où l’on reste très chanson française traditionnelle, où ce type de pop n’a pas forcément sa place. Les artistes anglo-saxons que l’on écoute aussi en France ont sans doute préparé le terrain, mais force est de constater que les gens sont finalement ouverts à plein de styles différents, à d’autres façons de chanter. Et je trouve ça plutôt enthousiasmant.

Ce premier album n’était en effet pas un produit formaté pour le marché français...

Il n’était pas facile à classer, en tout cas. Mes premiers entretiens avec la presse débouchaient souvent sur cet écueil, parce qu’on voulait absolument que je choisisse entre chanson française et pop music, et je revendiquais de faire quelque chose d’un peu hybride, avec des références multiples.

Je suis une grande admiratrice de Michael Jackson, ça ne m’empêche pas d’adorer le chanteur Christophe.

Comment qualifieriez-vous vos textes? plutôt du côté assez littéraire, non?

J’aime beaucoup la poésie, René Char, notamment. J’écris beaucoup, et pas de manière très réaliste. J’aime bien réfléchir par images, par métaphores. Je cite souvent Bashung comme modèle d’écriture. Avec des textes qui peuvent vieillir avec toi, qui te disent autre chose à mesure que tu prends de l’âge. Et je trouve cela très beau.

Quand vous composez, c’est d’abord les mots ou la musique?

Systématiquement la musique, pour cet album-là en tout cas. Aucun texte n’a préexisté. Je travaillais chez moi, devant mon ordinateur, faisant la mélodie, les harmonies, la production. Puis je chantais sur la musique, parfois les mots venaient très spontanément, parfois je retravaillais à partir d’onomatopées. Je trouve intéressant de travailler le français de manière rythmique, avec d’abord la dynamique du chant qui donne des vraies clefs d’écriture.

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey