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19 mars 2012

Saut dans l'inconnu

Jean-François Duval se lance à pieds joints dans l'inconnu, non pas sans voir d'abord fait au moins un tour sur lui-même...

Jean-François Duval
Jean-François Duval

Je crois avoir une idée derrière la tête, mais comment le savoir? Tel Christophe Colomb quittant le port sur sa caravelle, je sors donc de mon crâne par le devant pour faire tout le voyage jusqu’à son arrière, afin de voir ce qui s’y trouve – car, après tout, oui, pourquoi n’aurais-je pas une idée derrière la tête?

Autant vous dire que cette chronique est un saut dans l’inconnu, je l’entame comme les anciens navigateurs prenaient la mer. Pas la moindre idée de ce qui va suivre. Cela ne m’inquiète pas pour deux sous. Car, vous qui me suivez, vous le savez, j’applique à la chronique la même règle que jadis Chesterton à son art de l’essai, dont il disait: «Ce genre avoue, dans son nom même, qu’il est un saut dans l’inconnu.» Par définition, on essaie d’écrire un essai – ou une chronique.

Voici donc encore une fois le petit exercice, ou le petit numéro d’artiste, si vous préférez, auquel, devant vous, je vais me livrer à l’instant – sans, par définition, l’assortir d’aucune promesse de réussite. En quoi cette chronique n’a pas d’autre ambition, pas d’autre objet que de se donner comme un mini-saut dans le vide et l’inconnu, et ne laissera derrière elle pas plus de trace qu’un tour de saltimbanque. Bref, c’est une chronique, la pauvre, qui ne sait pas du tout où elle va; son seul dessein est de tracer dans l’espace une sorte d’arabesque comme en font les acrobates sous le chapiteau d’un cirque. Chesterton conviendrait avec moi que l’exercice est d’autant plus amusant qu’il est, par définition, plein d’avenir, car tout entier voué «à la louange de l’expérience et de l’aventure».

Oui, gloire à la chronique aventureuse! C’est d’autant plus plaisant que ce genre d’exercice, s’il n’a pas besoin d’objet, ne réclame pas non plus la présence d’un vrai sujet. Ainsi, on aurait tort de confondre celui qui dit «Je» ici, lequel n’est qu’un narrateur fictif, avec le type dont on aperçoit incongrûment la tronche en haut à gauche (non, mais quel imposteur celui-là!).

Imaginez! Je pourrais être mort. Un autre aurait pris ma place que personne n’y verrait que du feu.

C’est comme ça. Il suffit qu’un «Je» soit formulé pour qu’on soit convaincu que ce «Je» correspond à un être bien réel, à un être de chair et d’os. Ah, rien n’est plus facile que de dire «Je». Tenez, la preuve, c’est que nous disons tous «Je». Sommes-nous tous semblables pour autant? Non, dans ce «Je» générique brillent des lucioles qui luisent chacune de leur lumière propre.

Diable, où donc ce voyage déboussolé que j’ai entrepris autour de ma tête me mène-t-il?! Vers quelles terres nouvelles? La banquise? des cocotiers? Non, rien encore. Juste une immense étendue toute bleue où, spectacle fascinant, se succèdent des vagues qui naissent, vivent, meurent et renaissent incessamment l’une de l’autre, selon un même principe.

«Je» est admirable, immortel, impérissable – il est impossible de mettre fin à l’existence d’un «Je» (les bouddhistes savent cela de longue date). «Je» est comme une lampe. Eteignez-le ici, et il se rallume là, en quelque autre avatar. Je suis persuadé qu’à chaque fois qu’un «Je» passe de vie à trépas, un nouveau «Je» apparaît qui, sans solution de continuité, prend aussitôt le relais. «Je» joue avec les espèces vivantes comme un feu follet. Sur cette planète, il se perpétue sous forme humaine. Nous y payons tous notre dîme à un «Je» largement abstrait – dans lequel se glissent quantité de caractères, de personnalités provisoires, d’intelligences particulières et uniques, mais dont «Je» demeure le disque dur, le principe fondateur.

Non, décidément, «Je» ne me cause pas de souci pour deux sous. Chacun de nous a toute une vie devant lui pour le remplir – et qu’importe si, à tracer son sillon, on découvre sur sa route l’Amérique plutôt que les Indes.

Vous comprenez pourquoi, au terme de cette chronique, le «Je» par lequel elle a débuté était un saut dans l’inconnu? Comme l’est chacune de nos vies. Car si «Je» est une forme, à chacun de nous d’y mettre un contenu.