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2 septembre 2013

On nous aime!

Jacques-Etienne Bovard raconte pourquoi il aime recevoir des e-mails publicitaires.

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

Un des bienfaits que le courrier électronique apporte à l’humanité souffrante réside sans doute dans l’impression qu’il offre à chacun d’être considéré, compris et aimé, en permanence et de toutes parts, dans le rayonnement d’une bienveillance divine.

La publicité archaïque, sous forme d’encombrante paperasse ou de «spots» télévisés plus ou moins débiles, ne consistait qu’en une sollicitation aveugle, un vulgaire arrosage, à travers les gouttes duquel on risquait de passer sans se sentir le moins du monde concerné. Quel dommage. A l’ère d’internet et de la «frappe chirurgicale», les publicistes se sont mués en véritables «snipers» de la sollicitude qui, grâce aux innombrables traces numériques que nous égrenons, nous connaissent presque mieux que nous-mêmes. Nous sommes enfin «ciblés» personnellement, et mitraillés de petits soins touchants.

Certains esprits chagrins s’en indignent, ou essaient, tout aussi en vain, d’installer des logiciels de filtrage sur leur ordinateur. Or, pourquoi ne pas au contraire savourer ces «mails» tombant du ciel comme les signes d’une véritable et toute-puissante bénignité? Pour ma part, j’apprécie de plus en plus cet ange protecteur qui œuvre en permanence à mon bonheur, pensant à tout, se souciant de mon cholestérol, de mes dettes, de la surveillance de ma maison, de ma retraite en 2026, etc. Ma messagerie bruit de ses suaves propositions: «Tu es unique, tu mérites d’être heureux, offre-toi donc ce paradisiaque séjour de pêche en Irlande / cette caisse de saint-émilion / ces séances de drainage lymphatique; on t’aime même tellement que tu peux tout avoir à crédit!» J’en ai souvent les larmes aux yeux. Croyez-vous qu’il se soucie même de mes après-venants? Moyennant un versement viager de 5 euros par mois, il s’acquittera à leur place de mes obsèques, démarches, bière (sapin) et convoi compris! Le contrat signé, il m’offre même un «coaching santé»! Trop mignon, n’est-ce pas?

Ce qui porte ma gratitude à son comble est la conviction que bientôt, après m’avoir fait découvrir le paradis terrestre, il me proposera un questionnaire on line sur les délices éternelles que je me souhaite dans l’autre. Je médite déjà sur ces affriolantes «options». Non, franchement, connaissez-vous un moyen plus sûr, et parfaitement gratuit, de rêver une vie meilleure, – ou de simplement vous fendre la malle?

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard