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29 mai 2017

A la rencontre de l’étonnant cincle plongeur

Désigné oiseau de l’année par Birdlife Suisse, le merle d’eau a tout pour plaire: facile à observer et à reconnaître grâce à son plastron blanc. Et fascinant par sa morphologie adaptée à la plongée.

cincle plongeur
Grâce à sa poitrine blanche, le cincle
plongeur est aisément 
reconnaissable.
L’ornithologue Bertrand Posse en action au bord de la rivière.
L’ornithologue Bertrand Posse considère le cincle plongeur comme un habitant du quartier.

Ciel comme une tente parfaitement bleue, abricotiers en premières fleurs, air doux pour ce début de journée. «Le temps est printanier, il n’y a pas de vent. C’est un jour parfait pour une balade aux oiseaux», lance Bertrand Posse. Qui ne sort jamais sans ses jumelles et s’avance déjà d’un bon pas en direction de la Dranse à Martigny (VS). Car c’est là, au bord de l’eau, que les chances d’apercevoir le cincle plongeur sont les plus grandes.

Oui, même en pleine ville, autour d’une rivière déviée, canalisée, corsetée entre des murs de plusieurs mètres de haut, le cincle plongeur a su s’adapter.

Il s’en accommode, pour autant que la rivière soit dynamique et peu polluée

et que l’on y trouve des blocs de rocher sur lesquels se poser», explique le biologiste, collaborateur à l’antenne valaisanne de la station ornithologique suisse. Car l’oiseau se nourrit essentiellement de petites larves d’insectes aquatiques, éphémères et autres phryganes.

Bertrand Posse se dirige aussitôt sous le pont de la Bâtiaz, inspecte l’armature. Il sait qu’un couple niche habituellement à cet endroit-là. «Ils font des nids en boules de verdure, insérés dans une anfractuosité de la roche, derrière une cascade ou un entrelacs de branchages.»

Mais ce jour-là, aucune trace de nid de cincle. Par contre, une bergeronnette passe comme un souffle, virgule blanche et fine avec sa longue queue au ras de l’eau. «Là où il y a du cincle, il y a de la bergeronnette des ruisseaux. Tous deux partagent le même habitat.» Son biotope? La plaine et la montagne jusqu’à plus de 2000 m, pour autant qu’il y ait des rivières naturelles, avec une nourriture abondante.

Le nid du cincle plongeur
Le nid du cincle plongeur, constitué d’une boule de verdure, est parfois niché dans des anfractuosités, telle cette armature de pont.

L’espoir n’est donc pas perdu. Suffit de descendre la rivière et d’inspecter le prochain pont. Car en mars déjà, le cincle plongeur fait son nid, ce qui est plus tôt que la plupart des autres passereaux. Une stratégie qui lui permet d’optimiser sa reproduction: «Il est important pour lui de pouvoir nourrir sa nichée avant la fonte des neiges, qui rend l’eau des rivières turbide.

C’est pourquoi il couve particulièrement tôt dans la saison. Avec le réchauffement climatique, les nidifications sont même de plus en plus précoces.

On a vu des cas de ponte en février, voire plus tôt», souligne le biologiste.

Un périmètre limité

Juste après le pont ferroviaire, la Dranse part en ligne droite le long des vergers. On guette l’eau, les berges, mais pas besoin de lever les yeux au ciel: le cincle plongeur n’étant pas un oiseau migrateur, il n’a pas optimisé son vol pour les longues distances. Ses trajets se limitent à une transhumance de saison entre la plaine et la montagne. Il a donc le vol bas, plutôt lourd, un peu oscillant.

Le jeu est très simple: pour le repérer, il faut être attentif à tout élément hors de l’eau»,

lance Bertrand Posse, habitué à observer le volatile appelé familièrement aussi merle d’eau, un nom erroné puisqu’il n’appartient pas du tout à la même famille. «Les cincles forment une famille à part entière, composée de cinq espèces, dont le cincle plongeur est la seule présente en Europe.»

D’ailleurs, en voilà un qui passe au ras des flots avant de se poser sur un rocher émergent. La tête brune sur un corps sombre, plutôt costaud, sorte de gros merle avec une bavette blanche, qui semble toujours prêt à passer à table. Celui-ci trifouille la vase, sautille sur ses pattes à ressort et plonge la tête dans l’eau avant de disparaître tout à fait, comme une foulque.

l peut tenir une dizaine de secondes en apnée, le temps de retourner les pierres pour trouver des petites larves.»

cincle plongeur
Les pattes du cincle plongeur ne sont pas palmées, bien que ce dernier soit parfaitement adapté aux cours d’eau.

On s’en doute: le cincle a la morphologie du plongeur. Pas de scaphandre, mais des ailes et une queue courtes pour plus d’efficacité, un squelette avec plusieurs os pleins – moins alvéolés que ceux de ses congénères – pour faciliter la plongée. Mieux qu’une combinaison néoprène, son plumage est particulièrement imperméable. Comment? Disons que sa glande uropygienne – glande sébacée que possèdent tous les oiseaux – est surdimensionnée. Pas de pattes palmées, mais juste quelques solides griffes pour se cramponner et progresser malgré le courant et un jeu de paupières translucides qui lui permettent de voir sous l’eau, précise Bertrand Posse.

Le cincle ressort de la rivière, se pose sur une pierre. Il attend que la voie du nid se libère. Trop de passants, promeneurs, chiens et autres éléments perturbateurs. Il pousse un cri dur et dissonnant, une sorte de dji-dji, avertisseur sonore destiné à son conjoint. Et dès que la voie se libère, il vole à toutes ailes vers sa progéniture, cachée dans une anfractuosité sous le pont. «Avec l’hiver doux et le printemps précoce, sans doute que les jeunes sont déjà au nid. Ils ont au moins deux semaines d’avance», s’étonne l’ornithologue.

Un répertoire clairement codifié

Un peu plus bas, sur un autre tronçon de la rivière, un autre couple de cincles s’agite. Mais là, le mâle fait les cent pas sur un muret à fleur d’eau, en chantant à s’époumoner. Un chant liquide, agréable, façon piou-piou suivi d’une sorte de trille.

C’est le signe qu’il est en phase de séduction! Il s’apprête à nicher, ce qui correspond mieux au timing normal de la saison.»

L’oiseau est fascinant, avec son plumage en noir et blanc. Attachant par sa façon de vivre, de voleter, de faire partie du paysage anthropisé. «J’aime bien le cincle parce que c’est un habitant du quartier. C’est un familier que je vois lors de chaque balade sur la Dranse. Son chant s’accorde avec le roulis de la rivière», avoue l’ornithologue qui s’inquiète de la diminution de densité des espèces.

«On a déjà perdu les papillons en plaine. Les populations d’alouette, de verdier, de grive litorne, pour n’en citer que quelques-unes, ont fortement baissé.

Toute la question est de faire cohabiter l’avifaune et un territoire de plus en plus urbanisé.»

Pour l’heure, le cincle tire assez bien son épingle du jeu, mais sa présence reste précaire, puisque que son biotope est entièrement dépendant de la qualité des eaux.

Texte: © Migros Magazine / Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Isabelle Favre