Archives
26 septembre 2016

Marie-Laure Volcoff, femme de slam

Entre révolte et performance orale, la franco-suisse Marie-Laure Volcoff, alias Malou, manie l’art de la poésie urbaine depuis treize ans. Plus qu’un moyen d’expression, le slam est pour elle un outil extraordinaire pour parler des problèmes de la société.

Marie-Laure Volcoff voit dans le slam la seule scène démocratique et artistique au monde.

Des lunettes de soleil ornées de cerises: c’est tout ce qu’on voit d’elle sur le selfie qu’elle nous envoie avant notre rencontre. Mais il suffit de l’apercevoir pour savoir que c’est elle: Marie-Laure Volcoff, alias Malou, jongleuse de mots et d’idées, sait cultiver le même mélange de poésie et de revendication, aussi bien dans son apparence que dans ses slams. «Je m’amuse à écrire de petites histoires depuis que je suis enfant, raconte la jeune franco-suisse, domiciliée à Genève. En 2003, un pote m’a proposé de venir dire un de mes textes lors d’une soirée slam. Je ne savais pas ce que c’était et liais ça au monde des rappeurs.»

Une fois sur place, c’est la révélation. «C’était à la maison de quartier de la Jonction, à Genève. J’ai vu des gens qui parlaient de leur vie, et j’ai découvert qu’il existait une quantité de personnes de tous âges qui écrivaient aussi.» Après plusieurs soirées d’écoute, un ami la prend par surprise en lui glissant le micro entre les mains.

J’ai lu un texte, mais je me suis promise que, la fois suivante, j’apprendrai par cœur.».

Débutent alors de belles années d’écriture et de partage, riches en découvertes. «Cela a d’abord été une histoire d’échange et de défi. Et, après l’apprentissage par cœur, j’ai voulu écrire des textes en réponse à d’autres. Le slam crée un cercle intime entre des gens qui ne se connaissent pas, un contexte étrangement familier autour de la même passion du verbe.»

Des adeptes de tous âges

Mais au fait, le slam, c’est quoi? «Slamer, cela signifie jeter ses mots dans la foule. C’est parti d’une idée de Marc Smith, qui possédait un bar à Chicago et s’est demandé comment rendre la poésie accessible à tous. Il a donc organisé des tournois dès 1984 avec, à la clé, une bouteille de whisky. Ça a super bien marché, au point que le phénomène s’est étendu aux Etats-Unis, puis en France au début des années 1990, et enfin en Suisse vers 2000.»

Après une petite baisse d’intérêt il y a quatre ou cinq ans, le slam a reconquis les scènes romandes et alémaniques et fait maintenant de nombreux adeptes de tous âges.

Pour moi qui suis travailleuse sociale, c’est un contexte extraordinaire: c’est la seule scène démocratique et artistique qui existe au monde, où tout le monde a les mêmes droits et les mêmes devoirs, et où il y a autant de femmes que d’hommes.

C’est aussi l’unique lieu que je connaisse où on peut réellement s’exprimer et échanger, en toute liberté.» Ce «contexte scénique de performance orale», ainsi que le décrit Malou, l’a tellement séduite qu’elle en a même fait son mémoire à la Haute Ecole de travail social. Elle y a décodé sur 140 pages deux ans et demi d’observation et d’écoute de scènes slam. «La période d’écriture permet le retour sur soi et la possiblité de s’évader dans son imaginaire, y écrit-elle. Lorsque l’écrit est partagé, il permet la rencontre de l’univers d’un individu avec l’univers d’autres individus.»

Tout peut être slam

Car tout peut être slam: un coup de gueule, une poésie, la lecture d’un écrit personnel… «Il y a les rappeurs et les écrivains qui viennent tester ce qu’ils ont écrit, ceux qui ne font que des «haïkus» (petits poèmes extrêmement brefs, qui parlent de l’évanescence des choses et dont l’origine est japonaise, ndlr) ou de la performance sonore, des slameurs qui viennent découvrir d’autres scènes, des curieux, des professeurs…

Les slameurs sont le public, et le public est les slameurs!».

Ces derniers doivent toutefois respecter quelques règles immuables: la durée de prise de parole est de 3 minutes maximum - ou alors 5 ou 7 selon les pays - afin que chacun ait le temps de passer. Il faut traiter un de ses propres textes. Et il est bien sûr interdit d’aborder tout sujet pénalement répréhensible. «Par ailleurs, la règle du «silence est d’or» fonctionne particulièrement bien dans le monde du slam: chacun respecte celle ou celui qui est sur scène et se tait pour l’écouter. On ne verra jamais ça ailleurs.»

Trop politiquement correct

Pour sa part, Malou, après avoir récité ses écrits par cœur, a lancé il y a dix ans les «Slam Attaques»: «C’est parti du gros énervement de ne pas pouvoir m’exprimer. Alors quand quelque chose, surtout politique, ne me plaisait pas, je préparais des textes et passais dans les trams pour les déclamer.

Etre slameuse, c’est être citoyenne. Actuellement, je reproche au slam d’être un peu trop «propre», trop politiquement correct.

Moi, j’aime le trash, c’est notre devoir de parler des problématiques qu’on observe, sans les traiter seulement selon l’axe poétique et artistique, mais aussi selon l’axe social.» Ainsi, depuis deux ou trois ans, Malou rédige des textes «assez énervés». «J’avais déjà écrit des poésies mignonnes, il était temps de passer à autre choses. Parfois, j’arrive avec un texte et, selon ce qui est dit, j’écris autre chose sur le moment. Tout dépend des gens et de ce qui se passe, c’est ce qui fait toute la richesse du slam.»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Guillaume Megevand