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4 novembre 2013

Claude Hauser: «Une destinée manifeste à vivre ensemble»

L’historien Claude Hauser, Ajoulot de naissance, s’est plongé dans les origines de la question jurassienne. Il salue aujourd’hui la volonté, au Nord comme au Sud, de solder l’affaire autour d’une table.

Claude Hauser, historien
«Le défi actuel 
de la question 
jurassienne? 
Trouver un 
équilibre entre 
les deux 
populations.»

Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la question jurassienne comme objet d’étude?

Mes origines ajoulotes et le fait d’avoir vécu les derniers développements: j’avais une dizaine d’années au moment des plébiscites, tout le monde en parlait. Ensuite mon intérêt pour l’histoire politique et culturelle m’a amené pour mon mémoire de licence à travailler sur l’évolution du Jura puis à m’intéresser aux origines de la question jurassienne dans ma thèse.

Les origines justement, parlons-en...

On les fait généralement remonter à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et j’ai essayé de montrer qu’il existait des racines plus profondes. Avec une affirmation culturelle apparue en gros dès la fin de la Première Guerre mondiale. Une volonté également de développer une identité autonome au sein du canton de Berne, liée à des mouvements plus généraux de l’histoire. Il était intéressant de constater que le petit Jura ne vivait pas en vase clos et qu’en réalité le premier mouvement séparatiste s’inscrivait dans un mouvement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui se crée à la fin de la Première Guerre. Puis, entre deux guerres, la question jurassienne se rapproche des mouvements nationalistes français, marqués à droite. Après la Deuxième Guerre mondiale, les mouvements de libération et de décolonisation se développent, dans lesquels là aussi la question jurassienne va s’inscrire.

Claude Hauser: «Les Jurassiens du Nord comme ceux du Sud peuvent être fiers d’avoir accepté de se mettre autour d’une table pour décider entre eux de leur avenir.»
Claude Hauser: «Les Jurassiens du Nord comme ceux du Sud peuvent être fiers d’avoir accepté de se mettre autour d’une table pour décider entre eux de leur avenir.»

Des colonisés, vraiment, les Jurassiens?

Cela a été mis en avant parfois à des fins de propagande, mais le sentiment existait de ne pas pouvoir gouverner soi-même ses affaires, d’être dominé au niveau culturel, surtout par rapport à la langue, d’avoir aussi une longue histoire qu’on ne pouvait pas construire ni développer soi-même. Des arguments économiques également étaient employés: en marge du canton de Berne et de la Suisse, on se plaignait que les voies de communication n’étaient pas suffisamment développées, avec une réelle difficulté à faire prendre en compte les difficultés économiques que vivait la région. Colonisés alors oui, mais entre guillemets: il ne faut pas exagérer non plus, surtout si on compare avec ce qui se passait ailleurs.

A quoi se résume aujourd’hui la question jurassienne?

Elle existe toujours, mais est devenue une question plus interjurassienne que jurassienne. Le défi est de trouver un équilibre entre les deux populations. C’est le processus lancé dans les années 1990 sous l’égide de la Confédération: faire dialoguer les Jurassiens entre eux, sans que le canton de Berne intervienne, ce qui longtemps n’avait pas été possible, et qu’a fait l’Assemblée interjurassienne. A savoir, partir de collaborations basiques dans la gestion du quotidien, l’économie, les hôpitaux, etc. Pour arriver petit à petit à cette question: voulons-nous un avenir institutionnel commun? Les Jurassiens ont maintenant leur mot à dire sur leur avenir et à le dire entre eux.

Vu de l’extérieur, on peine à comprendre ce qui sépare vraiment un Jurassien du Nord d’un Jurassien du Sud. Où passe la vraie ligne de partage? Par la religion?

La religion n’a plus l’influence qu’elle pouvait avoir. Certes la frontière entre les deux Jura suit à peu près la limite confessionnelle catholique-protestant. Mais on trouve aussi, liée aux différences religieuses, une culture politique différente qui s’est forgée au fil de l’histoire. Dans le Jura bernois on est peut-être plus attachés à des valeurs suisses, traditionnelles, on a moins été touchés par cette contestation comme on a pu la vivre dans le futur canton du Jura dans les années 1960-70.

Si l’on devait définir une identité jurassienne commune...

Les identités sont des choses qui évoluent. Etre Jurassien à la fin du XIXe, au début du XXe, ce n’est pas la même chose qu’aujourd’hui. Vous avez d’autres rapports à vos concitoyens, aux autres. En plus quand vous êtes dans un espace géographique dont on découpe sans arrêt les morceaux, il faut chaque fois se redéfinir, se repenser. Cette identité jurassienne n’est donc pas figée. Il existe une histoire commune qui rassemble la région, depuis l’ancien Evêché de Bâle, un vécu commun à travers l’histoire, la langue, la culture française. A quoi on peut ajouter un tissu socio-économique commun, un certain savoir-faire qui a été développé dans l’arc jurassien, comme la microtechnique, l’industrie horlogère, etc.

Et aujourd’hui?

Il est toujours resté une histoire commune, même après la création du canton du Jura: l’histoire même de la division et du dialogue, ensuite, qui a dû se faire. Après les plébiscites, nombre de gens, de groupes, de familles même se sont vus divisés, séparés par de forts antagonismes. On se retrouve aujourd’hui avec une société encore assez divisée. Mais les tentatives actuelles de dialogue montrent qu’il y a une espèce de destinée manifeste à vouloir vivre ensemble. Même si cela ne devait pas aller jusqu’à un nouveau canton regroupant tout le monde. Une histoire en tout cas s’est construite ici, dans les moments d’union comme dans les moments de division.

Comment s’explique l’attachement des Jurassiens du Sud au canton de Berne?

Par des origines historiques. Par exemple des traités de combourgeoisie avec le canton de Berne qui fait qu’on se sent Bernois. Peut-être aussi une certaine prudence dans la culture politique, ce qui s’est traduit par la volonté d’assurer les arrières en restant dans le canton de Berne. Cela a peut-être changé depuis trente ans, le canton du Jura ayant montré qu’il était capable de fonctionner, plutôt avec des bons résultats, et avec des institutions tout à fait conformes à la culture politique suisse. Je pense qu’aujourd’hui l’idée de faire partie d’un plus grand canton du Jura fait moins peur.

Le canton de Berne vante son bilinguisme pour combattre la réunification des deux Jura... Que penser de cet argument?

C’est l’idée que la présence de francophones dans un canton germanophone crée un pont entre les cultures et les langues. De ce bilinguisme, le canton de Berne fait presque un tabou, quelque chose de sacré. C’est sans doute exagéré. On peut imaginer que même s’ils intègrent un nouveau canton francophone les habitants du Jura bernois ne perdront pas le contact avec Bienne et les régions germanophones avoisinantes.

Les autorités jurassiennes ont mis en avant des chiffres montrant que démographiquement et économiquement le canton s’en sortait mieux que le Jura bernois. Faut-il les croire?

C’est un Etat qui avance ces données et joue donc sa crédibilité. Longtemps il a été dit que ce canton allait juste vivoter. Alors que, tout en étant en marge, il sait faire preuve de dynamisme. S’il réussit mieux que le Jura bernois, c’est peut-être parce qu’il est plus facile de faire avancer les choses quand vous avez le gouvernail en main.

De quoi les Jurassiens devraient-ils être le plus fiers?

La Tête de Moine! Plus sérieusement, d’avoir défendu une identité culturelle et politique propre tout au long du XXe siècle, et d’avoir réussi à la faire reconnaître, à faire comprendre, démocratiquement, à l’ensemble de la Confédération que cela pouvait être positif que les Jurassiens se regroupent dans un canton. Et aussi de ne pas s’être arrêtés là. De continuer à imaginer un avenir différent possible avec les Jurassiens restés Bernois, et ce, toujours par le biais d’un processus démocratique.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Ruben Wyttenbach