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4 août 2016

«Un homme ou une femme heureux au lit sera quelqu’un de facile à vivre»

Cléa Carmin, avec ses romans érotiques, veut faire tourner la boîte à fantasmes de ses lecteurs. La meilleure des thérapies, selon elle. Car l’écrivaine neuchâteloise, de son vrai nom Anouk Ortlieb, croit à la force sacrée du sexe pour désamorcer la violence inhérente à l’être humain.

Cléa Carmin ne veut pas donner de recettes à travers ses écrits, mais plutôt du rêve.
Cléa Carmin ne veut pas donner de recettes à travers ses écrits, mais plutôt du rêve.

Pourquoi vous êtes-vous lancée un jour dans la littérature érotique?

J’ai eu envie d’aller là où les femmes n’avaient pas encore le droit d’aller. J’ai écrit un texte hyper-trash, pour un concours de nouvelles. J’aime bien déranger, je n’aime pas l’érotisme trop gentil. Pour moi, il y a dans l’érotisme une force primitive fondamentale. Certaines personnes sont choquées par mes écrits, mais c’est un peu voulu. On banalise tout, on banalise la violence. Si on n’ose pas savoir qu’on est violent, on ne pourra pas se maîtriser. Si donc l’érotisme s’accompagne chez moi de violence, c’est pour dire: allez jusqu’à vos limites, reconnaissez-les. Il y a des choses qui sont de l’ordre du fantasme et du fantasme uniquement. Celui que l’on attribue par exemple aux femmes qui rêveraient toutes de se faire violer.

Etre capable de vivre avec un fantasme sans tabou, c’est une façon de se connaître.

Une sorte de thérapie en somme...

C’est cela que je demande au lecteur: faire la paix avec sa part d’ombre, sentir que dans l’imaginaire tout est possible et que c’est sain. Je pense qu’un homme ou une femme heureux au lit, épanoui, est quelqu’un qui est facile à vivre. Dire oui, j’ai cette envie très spéciale, mais du moment que je la reconnais, elle n’est plus dangereuse. J’ai côtoyé des gens qu’on appellerait «bizarres» dans le domaine érotique, avec des pratiques déviantes, capables de faire des choses qui choquent les autres, mais qui savent où ils vont, qui savent s’arrêter. Ceux-là ne sont pas dangereux.

Les dangereux sont ceux qui ne connaissent pas leurs limites, qui n’ont ni respect ni éthique et peuvent exploser n’importe quand.

Vous revendiquez aussi un côté sacré, religieux dans l’érotisme…

Pour moi, la réunion de deux êtres à travers l’acte physique, c’est effectivement sacré. Du moins quand il y a de l’amour. Ce n’est pas forcément sacré quand on baise. Il y a un côté très animal dans l’être humain et c’est quand il s’élève au niveau de cette fusion qu’arrive le sacré. Avec cette idée: c’est fabuleux d’être en couple, mais difficile de continuer une fois que l’on a passé le début exaltant. Pouvoir maintenir son couple, pour moi qui n’ai pas réussi, c’est quelque chose d’assez fascinant. C’est le conte de fées moderne vu à travers la sexualité.

Vous avez dit dans une interview: «Le principal organe sexuel, c’est le cerveau...»

Si on ne fait pas marcher sa tête, on ne bande pas. On me demande souvent si ce que je raconte dans mes livres, je l’ai vécu. Je réponds: «Je l’ai en tout cas pensé et si vous y avez cru, c’est que c’est vrai. Ce qui est important, c’est que ça vous ait fait fantasmer.» Les gens ont beaucoup de peine à ne pas tout mélanger, à rester dans l’imaginaire. Quand vous lisez un Stephen King, vous êtes dans de la science-fiction hyper-violente, mais vous ne vous demandez pas si vous aimeriez massacrer tout le monde. Vous pouvez avoir une bibliothèque de romans noirs, on ne se demande pas pour autant si vous êtes un assassin. Mais si vous avez des livres de Cléa Carmin, on dira «quel cochon celui-là!»

Cléa Carmin
Cléa Carmin

La trilogie s’achève sur un ultimatum lancé par Cléa: elle veut être surprise…

C’est moi, c’est ma vie: je ne veux pas savoir ce qui m’attend. Il n’y a rien qui serait plus terrible que la répétitivité. Je suis comme cela du début à la fin. On ne peut pas en même temps avoir une vie plan-plan et à côté être un aventurier. L’aventurier l’est souvent dans toute sa vie.

N’est-ce pas un travail harassant quand même?

Tellement qu’il n’est peut-être pas réaliste. Ce n’est pas pour rien que mes deux héros n’ont pas besoin de gagner leur vie. Quand on rentre du boulot le soir, ce n’est pas toujours évident de mettre de la lingerie et se dire: «Ah! je vais me faire une petite soirée fofolle.» Là je suis clairement dans l’imaginaire. Ce n’est pas un mode d’emploi. Je ne suis pas là pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Je suis là pour faire tourner la boîte à fantasmes.

L’érotisme, c’est du rêve, ce n’est pas une recette de cuisine.

Jusqu’à expérimenter, comme Cléa, des pratiques sexuelles pouvant effrayer le commun des mortels?

Des enquêtes menées sur les pratiques sexuelles un peu déviantes, genre SM, ont montré qu’elles étaient souvent le fait de gens très équilibrés. Des gens qui gèrent un trop-plein de violence, d’énergie, de responsabilités, en pleine conscience, comme une bouffée de lâcher prise. D’autres préféreront le bouddhisme zen, l’hypnose, que sais-je, mais le principe est le même.

Les déviances sexuelles peuvent s’avérer des pratiques équilibrantes.

Dominique Strauss-Kahn aurait donc fait un très bon président de la République, très équilibré et serein...

On peut aussi avoir affaire à des pervers narcissiques et ça n’a rien à voir. Le pervers narcissique, qui est dans le pouvoir total, est un être dangereux dans sa vie sexuelle comme dans sa vie normale. Ce n’est pas un être équilibré, c’est un type qui bousille ses collaborateurs, qui bousille ses amantes, qui bousille tout le monde. Et puis il ne faut pas oublier que Strauss-Kahn payait…

Payer, c’est rédhibitoire?

Oui, parce que là, on est dans le non-respect. Un pervers c’est cela: pour lui l’autre devient l’outil de sa satisfaction. A partir de ce moment-là, on se fiche de ce qu’il est. Moi, ça me fait du bien et que toi tu souffres, ça m’est égal. C’est ainsi qu’on retrouve des femmes démolies, des prostituées qui se font tabasser.

Vous dites que l’émancipation de la femme n’aura tenu qu’une génération. Qu’est-ce qui vous rend si pessimiste?

Nous sommes toujours dans une situation inférieure par rapport à l’homme dans la société. C’est une chose que les hommes ne peuvent pas comprendre.

Une femme pourra faire tout ce que l’on veut pour être excellente, s’il y a un mec à côté qui veut le job, il l’aura.

Quel genre d’éducation avez-vous reçue à ce niveau-là?

J’ai été élevée comme un homme par mon père qui a fait de moi une femme capable de se débrouiller dans toutes les situations. Je n’avais pas droit à l’aide de qui que ce soit. Mais il était aussi très macho: il voulait que je sois secrétaire pour aider mon mari. Cela a fait de moi quelqu’un de très sensible à la place de la femme dans la société. Je ne suis pas quelqu’un qui croit aux pancartes, aux coups de gueule, je ne suis pas une militante, mais j’ai toujours vécu ma vie comme un homme, en m’énervant quand je n’étais pas considérée de façon égale.

Quelle vision de la femme défendez-vous finalement?

Pour moi la femme est supérieure à l’homme. C’est elle qui porte l’humanité. On aurait finalement besoin de très peu d’hommes, il n’y a qu’à regarder ce que l’on fait en élevage bovin.

On pourrait se débarrasser de passablement de mecs sans que l’humanité soit en péril.

Un monde sans hommes serait-il vraiment meilleur?

Les hommes ont un autre regard sur leur progéniture, ils sont capables de se montrer beaucoup plus durs, car ils ne les ont pas portés dans leur ventre. Avoir porté un enfant vous empêche par exemple de vouloir l’envoyer à la guerre.

Votre érotisme privilégie les mots et les sons plutôt que l’image. Pourquoi?

Je trouve que dans l’image on vous impose une certaine vision et que vous n’avez pas vraiment un grand pouvoir d’interprétation. Le cinéma par exemple est très codifié. Une photo, un film vous impose une manière de voir le monde. Un livre, les lecteurs peuvent se l’approprier, un film c’est plus difficile. Un livre est quelque chose qu’on apporte à l’autre pour qu’il fasse travailler lui-même son imagination.

Et la voix?

J’ai fait quelques lectures de mes livres et je crois beaucoup à la voix. Il existe aujourd’hui beaucoup de vecteurs qui ne coûtent quasi rien, on télécharge des choses qui n’existent que virtuellement et j’aimerais aller vers cela pour des petites nouvelles érotiques qui n’ont pas fait un volume. Vous pouvez regarder un porno avec votre copine, mais suivant quoi, ça peut débecter. Alors qu’une voix dans la chambre à coucher permet à chacun de se faire son propre cinéma. J’y crois beaucoup.

Vous songez aussi à un spectacle, une lecture de vos textes dans une yourte…

Les mots sont le propre de l’être humain. J’ai vu des animaux qui riaient, mais je n’en ai pas encore vu qui parlaient. Le langage est quelque chose de terriblement fort qui nous formate dans toute notre vie. Il y a des gens pour qui c’est absolument impensable de dire des mots grossiers pendant qu’ils font l’amour, c’est vécu comme une perversion. S’il y a autant de synonymes, c’est parce qu’on ne sait pas utiliser de vrais mots. Une bite qui n’est pas nommée n’existe pas. Pénis, ça fait trop médical.

Mais pourquoi dans une yourte?

Il y a un rapport à la terre différent, du confinement. Une yourte, c’est une matrice, c’est à la fois protecteur et un enfermement. Enfermer les gens dans une yourte, c’est les mettre en état d’hypnose, c’est leur permettre de lâcher tous leurs repères. L’hypnose, ce n’est jamais qu’un état de conscience altérée, exactement la même chose que ce que l’on vit dans l’orgasme. C’est une sortie de soi. On ne peut pas faire ça dans un théâtre, c’est trop codifié.

Pourquoi, enfin, la couleur rouge vous fascine-t-elle autant?

Il y a en elle une force qui n’est pas la violence, si ce n’est la violence de la naissance, la violence de la vie. La vie est violente, c’est le rouge du sang, pas du sang meurtrier, mais le sang d’un accouchement, le sang premier, celui qui fait qu’on est féconde. Il n’est pas méchant ce sang-là, il n’est pas gratuit, on n’est pas du tout dans le «je m’affole et je vois rouge». 

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Mathieu Spohn