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18 novembre 2013

Code-barres: Migros en avance sur son temps

Bien avant l’arrivée du code-barres, qui fête cette année ses 40 ans, Migros avait testé un système de scanner. En première mondiale.

En 1972, Migros et la société Zellweger Uster SA ont testé un premier système 
de code-barres suisse dans un entrepôt transformé en magasin Migros, avant de l’évaluer, en conditions réelles, dans le supermarché Migros de Greifensee (ZH).
En 1972, Migros et la société Zellweger Uster SA ont testé un premier système 
de code-barres suisse dans un entrepôt transformé en magasin Migros, avant de l’évaluer, en conditions réelles, dans le supermarché Migros de Greifensee (ZH).

C’était il y a plus de quarante ans. Il n’empêche: Jürg Abt, 76 ans, se souvient encore de tous les détails. De quelques vieux classeurs et boîtes en carton, il retire des notes, des procès-verbaux, des tableaux et évoque précisément les chiffres, les faits, les personnes:

Ce projet a marqué ma vie!

Jürg Abt, chef de projet du code-barres Migros dans les années 1970.
Jürg Abt, chef de projet du code-barres Migros dans les années 1970.

A l’époque, Jürg Abt travaillait en qualité d’ingénieur chez Zellweger Uster SA. On doit à cette société l’élaboration pour Migros d’un projet de code-barres. C’était en 1972. A cette époque, un premier test de dix semaines a même été effectué dans un magasin Migros, à Greifensee (ZH). Ainsi, Migros a été le premier distributeur au monde à doter les caisses d’un de ses supermarchés d’un scanner. Il a fallu cependant attendre la moitié des années 1980 pour que le code-barres soit définitivement introduit dans le commerce de détail. Migros, tout comme Jürg Abt, était trop en avance. Mais reprenons les choses par le commencement.

Tout commence en fait dans le dos de Migros

Jürg Abt se souvient: «Dans les années 1960, Zellweger Uster cherchait à diversifier ses activités. Lors d’une réunion d’un groupe de travail – on dirait aujourd’hui brainstorming – est née l’idée de développer un système pour accélérer le règlement des achats aux caisses des magasins.»

Etant donné que l’entreprise ne disposait d’aucune expérience pratique à propos des exigences d’un supermarché, plusieurs collaborateurs s’en sont donc tout simplement allés dans les magasins Migros pour observer le travail des caissières et récolter des informations.

Avec un chronomètre, ils ont par exemple pu calculer le temps que le personnel de vente mettait pour entrer le prix sur un clavier.

Tout cela, sans que Migros le sache!

Immanquablement, un jour, un gérant a eu vent de l’affaire, et le projet de Zellweger Uster a fini par atterrir chez Pierre Arnold, qui dirigeait alors Migros. S’est ensuivie une invitation adressée aux dirigeants de la société à venir présenter leurs desseins. Puis un contrat de collaboration a été rapidement signé entre les deux parties et Jürg Abt a été désigné chef de projet.

C’était pour moi une chance unique.

Les métiers à tisser de la branche textile comme modèle

Le bricolage pouvait alors commencer. Le bricolage? Oui, le mot n’est pas usurpé, car à cette époque l’informatique en était à ses balbutiements. «Dans les années 1960, on en était encore aux cartes perforées.»

Le défi consistait donc à imaginer des symboles lisibles de telle manière que des chiffres disposés sur une toute petite surface puissent être saisis par un appareil.

Concrètement, nous avions besoin de signes distinctifs faciles à imprimer et d’un rayon lumineux permettant de lire ceux-ci.

Pour ses travaux, Jürg Abt s’est inspiré de tests réalisés dans la branche textile. Ceux-ci avaient pour but de doter des métiers à tisser de bandes perforées qu’un laser pouvait balayer. Une visite sur une installation en Suisse centrale a fini de le convaincre d’approfondir cette voie.

Le jeune ingénieur n’ignorait pas non plus que l’idée de faciliter le paiement aux caisses était dans l’air du temps. «Nous avons appris par Migros que le Super Market Institute américain cherchait une telle méthode en collaboration avec plusieurs firmes afin que celle-ci puisse devenir la norme.»

Jürg Abt s’est rendu maintes fois aux Etats-Unis pour échanger ses points de vue avec des représentants de chaînes de supermarchés ou de consortiums comme Litton Industries.

Migros et Zellweger Uster ont participé à cette recherche d’un symbole commun, avant de développer leur propre système. Baptisée APOSS (pour Automatic Point of Sale Systems), cette identification se basait sur un code-barres semi-circulaire. A la différence d’aujourd’hui, elle s’appuyait sur un seul lecteur optique (au lieu de deux). En quelques microsecondes, les données pouvaient être saisies par les ordinateurs de l’époque.

Un premier jalon a été posé en 1972. Le système a été testé en conditions réelles dans un entrepôt de Zellweger Uster SA, à Hombrechtikon (ZH). On y a construit un magasin Migros comportant une centaine d’articles qui ont été étiquetés par les collaborateurs de Zellweger Uster.

Tout le personnel de l’atelier pouvait y faire ses courses pendant la pause de midi ou après le travail, comme dans un vrai magasin.

Quelques semaines plus tard, sous la bannière d’APOSS, un essai d’une durée de dix semaines a été mis sur pied dans le magasin Migros de Greifensee (ZH). «Durant cette période, 924 837 produits ont été lus et comptabilisés par le scanner, précise Jürg Abt. Près de 67 000 achats ont été ainsi réalisés. Le test a été sur tous les points un succès.» Une enquête réalisée auprès des caissières et des clients a également mis en lumière leur grande satisfaction.

Les Américains adoptent un système différent

Les explications des chiffres d'un code-barres.

Il a cependant fallu encore attendre jusqu’en 1984 pour que Migros introduise le scanner à ses caisses. Pourquoi donc un tel délai?

C’est que les fabricants et commerçants américains, en 1973, s’étaient pour leur part entendus pour adopter un système d’identification rectangulaire appelé UPC (pour Universal Product Code) développé par IBM. Migros ne pouvait décemment faire cavalier seul avec Zellweger Uster. Une telle démarche n’aurait pas été réaliste.

Une déception pour Jürg Abt?

Pas du tout! J’ai participé à un projet novateur, et Migros a prouvé au monde avec son test qu’il était possible d’exploiter un magasin avec des caisses dotées d’un scanner!

Auteur: Christoph Petermann

Photographe: Jorma Müller