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29 février 2016

Cœur de migrant

Parce qu’il voulait voir de ses yeux l’exode des milliers de personnes venues d’Afrique par la mer, le peintre gruérien Jacques Cesa est parti à leur rencontre en Italie. De son périple sont nés des dessins, des pastels et des récits.

Jacques Cesa
A 70 ans, l’artiste fribourgeois Jacques Cesa témoigne au fusain et au pastel du drame humain que vivent des milliers de personnes en transit.

«Au début, je me mettais à pleurer à chaque fois qu’on me demandait de parler de mon voyage. J’étais comme bloqué et il m’a fallu du temps pour libérer la parole.» Incapable de raconter, comme terrassé par ce que l’homme a vu. Car c’est bien pour voir, pour «vérifier» selon ses termes, le drame humanitaire des migrants venus d’Afrique que Jacques Cesa est parti un jour de septembre à leur rencontre en camping-car.

C’était en 2015. Le peintre-­graveur gruérien venait de souffler ses 70 bougies et s’est lancé dans un projet au long cours baptisé A contre-courant, en référence au trajet inverse à celui de ces populations en transit. Un périple qui l’a conduit de sa Gruyère (FR) natale à la Sicile (I), en passant par le Piémont, terre de ses ancêtres, Rome et les Pouilles, destiné à conter par le trait l’exode du Sud vers le Nord de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en quête d’une vie meilleure.

Trois mois après son retour, les mots ont refait surface. Dans sa maison de Crésuz à l’atelier à la vue plongeant sur les Gastlosen et la Hochmatt, l’artiste vit désormais entouré des dessins et des pastels glanés au fil de son voyage. La voix claire, le phrasé coulant, comme si les images et les émotions emprisonnées durant ces neuf semaines d’épopée avaient retrouvé leur place, il retrace la première étape de ce projet un peu fou, lui qui n’a guère quitté ses chères montagnes.

La route en compagnie d’amis venus se relayer au volant de son atelier mobile, car l’artiste ne conduit pas, les recherches pour trouver les centres où sont hébergés les migrants, les haltes dans des foyers isolés, des camps militaires, à la gare de Milan, dans les villes. Les rencontres avec des hommes et des femmes qui ont tout laissé derrière eux et avec des gens qui ne comptent par leur temps.

Comme ce responsable de centre à Foggia qui courait toute la journée et qui l’a, dix minutes après son arrivée, confié aux bons soins d’une Ghanéenne pour la visite. Et à chaque fois cette même inquiétude: comment faire pour raconter au mieux leur histoire sans les trahir?

Il ne faut pas faire de concession, mais se laisser prendre par le souffle de l’émotion et se mettre à travailler devant eux. C’est une sorte d’état d’urgence.»

Il croque ainsi sur le vif, installe son chevalet en plein air, sort fusains et pastels, suscitant davantage de curiosité que de méfiance. «La plupart du temps les gens se demandaient: «Comment se fait-il qu’un type soit venu de si loin pour nous dessiner?» Certains ont tout de suite compris et se sont mis à me raconter non seulement leur histoire, mais aussi la nôtre à nous Occidentaux, pointant du doigt notre responsabilité. Parfois, j’avais l’impression de voir jaillir devant moi des prophètes venus d’ailleurs me faire la leçon.»

Entre les larmes, le rire

De son périple, Jacques Cesa a aussi ramené des objets, collectionnant à la manière d’un archéologue cailloux, galets et coquillages, «comme des morceaux d’Italie» pour témoigner de ce qu’il a vu. Les histoires ont été quant à elles méthodiquement consignées dans des carnets de notes, dont des extraits seront publiés en marge de ses tableaux. «Depuis mon retour, je passe en revue mes pastels, car il faut que je travaille encore la couleur», dit-il en montrant les portraits qui recouvrent le mur et se font face dans un contraste de tons vifs comme pour crier une même vérité:

Tous les récits sont tragiques, mais de grands éclats de rire les traversent.»

A l’image de cet enfant immortalisé sur un petit vélo à Manfredonia les yeux recouverts d’un bandeau blanc, une colombe sur le guidon et un drapeau rouge en arrière-plan. «Il m’a dit qu’il voulait devenir magicien pour gagner de l’argent pour ses parents, alors je l’ai dessiné avec les attributs du prestidigitateur.»

Parfois les larmes surgissent là où le conteur ne les attend pas. C’est ce qui est arrivé à Siriki Keita, Sénégalais rencontré dans un centre à Foggia. Ebranlé par un coup de fil lui annonçant que sa femme restée sur place va probablement se remarier avec un autre, le jeune homme la décrit au peintre qui la portraiture à l’aveugle. Le dessin terminé, il éclate en sanglots face à tant de ressemblance.

De cette histoire, Jacques Cesa a tiré un pastel où son modèle y est représenté entre deux pylônes électriques, des larmes coulant sur ses joues, les mains exagérément grandes portées à sa poitrine. Au-dessus, le corps de sa fiancée vole dans le ciel, à la manière d’un ange. L’homme, ainsi que tous les autres migrants, y est dessiné au fusain, «plus violent et primitif pour capter la chair des gens», tandis que les paysages le sont au pastel. «Mes dessins se décharnent, la matière devient plus mobile; les personnages se fondent avec le paysage», constate le peintre. Avant d’ajouter:

Mon projet n’est pas de faire de beaux dessins, mais des dessins justes.»

Il est midi. D’en bas, son épouse Hélène, muse et complice de toujours, nous appelle pour le repas. Notre hôte a cuisiné la veille la farce des vols-au-vent qui viennent garnir les assiettes «avec une vraie poule de la Gruyère», précise-t-il entre deux bouchées. Nous voilà assis autour de la table face aux montagnes. Là où tout a commencé. Là où tout recommencera dans quelques semaines.

Texte: © Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Christophe Chammartin