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18 mars 2016

Comme à [o-li-voud]

Il y a fort longtemps, ma première immersion dans un pays anglophone après six ans d’un apprentissage dramatiquement théorique, à l’école secondaire puis au lycée en option «langues modernes», avait mal commencé. Avec mon baluchon, j’avais débarqué dans cette banlieue chic de Los Angeles, toqué à la porte de ma future host-family (famille d’accueil) où personne n’avait daigné venir me répondre.

Vitrine avec nom écrit en phonétique
Leçon de phonétique pour les Américains qui voudraient essayer de prononcer correctement le nom de l'enseigne: "Le Pain quotidien". Mouais....’

J’étais alors entré pour finalement tomber nez à nez avec un grand gaillard pas drôle du tout, manifestement incommodé par ma présence au bas de l’escalier. Mon enthousiaste «Hi! How are you?» (Bonjour! Comment allez-vous?) l’avait achevé.

J’avais dit [hay hu ɑr yu] au lieu de [hay haw ɑr yu]. Il avait donc compris: Bonjour! Qui êtes-vous? («Hi! Who are you?») et répondu d’un air sinistre: «Je suis Steve et vous êtes ici chez moi.»

Première leçon de terrain pour un jeune vingtenaire diplômé et persuadé d’être un Shakespeare: l’humilité, que l’on m’a tout de suite rappelée lors de mon arrivée à New York voilà dix-huit mois.

L’anglais est une des langues les plus faciles à mal parler, et une des plus difficiles à bien maîtriser,

m’a dit un francophone établi ici depuis dix ans. Ce théorème se vérifie au quotidien.

Devanture de la boulangerie
Boulangerie «française» version New York et ses traductions aléatoires: «La Délice».

Les «small talks» - ou petites conversations de trottoir - sont pour beaucoup dans mes désillusions. Quelques propos échangés à la mitrailleuse pour commander son café, faire top-là avec son voisin, croiser les parents d’élèves en coup de vent dans la cour, choisir une paire de baskets chez Foot Locker, débattre de l’addition au restaurant vous propulsent assez vite dans la catégorie «fluent», persuadé d’avoir une «working knowledge» irréprochable, prêt pour une séance confidences chez Charlie Rose.

C’est évidemment une illusion. Lorsqu’il s’agit d’approfondir le sujet «déduction des notes de frais» pour les impôts avec votre fiscaliste, de discuter une amende injuste au commissariat, de débattre des techniques d’apprentissage avec la prof de vos enfants, de commenter avec des amis les démêlés d’Hillary, le retrait des troupes russes en Syrie ou le débat sur l’avortement, les «How you doin’», «Gotcha!», «Catch up later!», «No kidding», «That’s a pain in the ass», «Made my day», «Go steady», ne suffisent plus.

L’apprentissage d’une langue est, pour une grande part, faite de tests et d’expérimentations. Parfois, je répète des trucs que j’ai entendus dans les films, comme: «Come on! Praise me like you should!» («Allez! Félicite-moi comme il se doit!», entendu dans un vieux «House of cards»). Attention: ne fonctionne pas dans tous les contextes, surtout en fin de soirée.

Mon épouse Estelle pique aussi quelques fards, à vouloir être trop littérale. L’autre jour, elle expliquait à un groupe de parents d’élèves son job à la Food Coop du quartier (le magasin d’alimentation où nous travaillons bénévolement). Elle a dit: «I cut the cheese» (Je coupe le fromage), au lieu de «I slice the cheese», ce qui dans le langage courant et familier est un idiome signifiant «Je fais des pets». Hu-mi-li-té!

Observer les autres aide à se déculpabiliser. Il n’est pas rare, à New York, ville-monde où toutes les nationalités de la Terre sont représentées, de tomber sur des gens ne sachant pas un strict mot d’anglais, à Chinatown par exemple. Combien de mamans américaines, aussi, prétendent parler le français «ounetoupoutipou» mais ne se risquent jamais à le faire en société.

Le thé commandé
Mon prénom, prononcé et écrit par un barista de Starbucks. Je ne m'y fais toujours pas.

Il y a, enfin, la guerre des prénoms. L’an dernier, le prof de français (anglophone) de ma fille Romane [wo-méyn] avait décidé que son prénom s’épelait R-O-M-A-I-N-E. Elle s’y était résolue. Moi, je ne m’habitue pas à ce qu’on m’appelle [é-gzé-vieur] («Exavier») chez Starbucks quand je commande un chai. Ce n’est pas comme ça que ma maman m’a prénommé. Qui, je vous l’accorde, est loin d’être une linguiste puisqu’elle parle, depuis quarante ans, des stars d’[o-li-voud]. Mais «that is not the question», comme dirait [cha-kès-péar].

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez