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27 mars 2017

Comme des boulets de canon

Cette semaine, le gotha mondial des kaélistes se réunit à Vars (F) pour tenter de battre le record du monde de ski de vitesse qui frôle les 255 km/h. Figure emblématique de cette discipline, le Valaisan Philippe May sera au départ de cette course extrême.

Un skieur de vitesse en train de dévaler une pente raide.
Selon la piste, un skieur de vitesse peut passer
de 0 à 200 km/h en l’espace de six secondes.
Philippe May et son casque sous le bras.
Ce sport se pratique avec un casque profilé de sorte à optimiser l'aérodynamisme de la tête aux pieds.

A Versegères, petit bourg du val de Bagnes (VS), vivent deux rois de la glisse amateurs de sensations fortes: Roland Collombin et Philippe May. Le premier est très connu. Son voisin beaucoup moins. Pourtant, il dévale les pistes pratiquement deux fois plus vite que le légendaire descendeur des années 1970 et fait partie du club très fermé des six hommes ayant franchi la barre des 250 km/h sur des lattes!

Cette différence de notoriété tient au fait que le ski de vitesse ou kilomètre lancé (KL pour les initiés) est peu médiatisé. Parce que cette discipline se situe à la marge et jouit à son corps défendant d’une réputation sulfureuse depuis 1992 (lire encadré), année où elle figurait comme sport de démonstration au programme des JO d’Albertville (F) et était enfin sous le feu des projecteurs.

Son incroyable palmarès, Philippe May l’a donc construit essentiellement dans l’ombre. Avec deux sacres à la clé: le globe de cristal en 2002 et le titre de champion du monde pro en 2007.

Ce qui fait ma fierté aussi, c’est d’avoir terminé dix années de suite dans le top 3 mondial.»

Portrait de Philippe May dans son équipement sur les pistes.
Des semelles épaisses ainsi que des spatules plutôt discrètes font la particularité des skis de vitesse.

Ce «Poulidor» (du nom d’un cycliste souvent arrivé deuxième au Tour de France, ndlr) a d’ailleurs souvent été coiffé au poteau par l’Italien Simone Origone, son meilleur ennemi. «On se tire la bourre, mais on se respecte et on s’apprécie.»

Depuis 2013, le kaéliste valaisan a levé le pied (façon de parler) pour ne participer plus qu’aux épreuves qui l’émoustillent. Comme les Speed Masters (le pic de la saison) qui se dérouleront du 28 mars au 4 avril 2017 à Vars (F), là où l’an passé Ivan Origone (le petit frère de Simone) a été flashé à 254,958 km/h, pulvérisant ainsi le record du monde de la spécialité.

«La piste de Chabrières est vertigineuse, c’est un mur, une verticalité quasi absolue (la déclivité frôle les 98% par endroits, ndlr) et l’accélération y est phénoménale: on passe de 0 à 200 km/h en moins de six secondes! Quand j’ai dit ça à Damon Hill, lors d’un dîner de gala, il n’y croyait pas, il était à des années- lumière de penser que

notre accélération était comparable à celle du bolide qu’il pilotait en 1996 lorsqu’il a gagné le championnat du monde de Formule 1.»

Aucun droit à l’erreur

«Au sommet du ‹run›, il faut vraiment faire l’effort de se jeter dans le vide et de descendre en attaquant», ajoute-t-il. Et la peur?

La peur est mauvaise conseillère, nous incitant à skier sur la retenue et c’est là qu’on se met en danger.»

Phillipe May en train de mettre ses ailerons aux jambes.
Pour éviter la formation de tourbillons d’air autour de la jambe du sportif, qui le freineraient, l’équipement comprend des ailerons en mousse.

A ces vitesses supersoniques – avec le parachutisme, c’est le seul sport non motorisé où l’on atteint pareille vélocité –, l’erreur est fatale. S’il n’a pas froid aux yeux, ce Bagnard aux allures d’Apache – visage taillé à la hache et queue de cheval – ne se lance pas pour autant tête baissée dans l’aventure. Comme tout athlète de haut niveau, il est préparé et affûté. Car dans ce milieu, il faut enchaîner les entraînements et les tests en soufflerie pour grappiller des millièmes de seconde.

Phillipe May en train d'enfiler sa combinaison.
Les ailerons sont, comme le reste du corps, recouverts d’une combinaison très moulante limitant elle aussi le frottement avec l’air.

A quelques jours des épreuves de Vars, ce perfectionniste peaufine d’ailleurs encore quelques détails sur son terrain de jeu de Verbier (il est directeur de l’Ecole de ski de cette station). «J’effectue des tests de glisse, j’enchaîne les ‹runs› à une relative basse vitesse pour choisir les paires les plus rapides.» Mais avant cela, il doit revêtir une combinaison en plastique ultramoulante, une deuxième peau. «A trois, on met vingt minutes pour enfiler ma tenue de compétition», précise-t-il en se tortillant comme un diable.

L’aérodynamisme avant tout

Tracy en train de faire une tresse à Philippe May.
Les cheveux sont aussi arrangés de la manière la plus aérodynamique possible...

Championne de KL à la retraite (elle a gagné cinq globes de cristal durant sa carrière), Tracy, son épouse et «service woman» (c’est elle qui prépare ses skis), vient à son secours, l’aide à fixer les ailerons derrière ses chaussures et à réunir sa longue chevelure en une tresse serrée qui disparaîtra sous le casque profilé. «On est à la recherche de la performance ultime et on ne doit rien négliger en matière d’aérodynamisme.» Il ne reste plus qu’à chausser des skis aussi longs qu’un jour sans pain (ils mesurent 2 m 38) et à se lancer.

La seule obsession dans notre discipline, c’est de skier juste.

Tout est question de sensation que l’on a avec la neige et de la capacité à laisser flotter les skis à très haute vitesse, même lorsque tout vibre.» Ce lâcher prise nécessite d’être sacrément bien dans sa tête, surtout à partir de 220 km/h, quand les lattes se mettent à glisser sur une fine pellicule d’air… Kamikazes, les kaélistes?

«Non, les casse-cou ne gagnent jamais. Parce qu’ils prennent beaucoup de risques et sont toujours à la limite.

C’est seulement lorsque tu as un peu de marge que tu peux vraiment être à l’attaque et sentir ce que tu as sous les pieds.»

Téméraire mais pas inconscient, Philippe May fait toujours partie, à 46 ans, du gotha mondial de ce sport. Avec le rêve récurrent de devenir le skieur le plus rapide de tous les temps. «Le potentiel est là, mais il faut que toutes les conditions soient réunies pour gagner le jour J.» On se tient les pouces! 

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Yannic Bartolozzi