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30 janvier 2012

Comment mourrons-nous?

Jean-François Duval
Jean-François Duval

Comme bien des gens sans doute, je me demande dans quelles circonstances exactes et très concrètes je vais mourir. Il y aura un «ici et maintenant» de ma mort. Dans quel lieu, à quelle heure? En pleine journée, aux premières lueurs de l’aurore? Dans un lit? Sur la route? Quelqu’un sera-t-il auprès de moi, ou personne? Qui sera éventuellement là? Une personne de ma famille? Une infirmière dans un hôpital? Mourrai-je dans des circonstances dramatiques? Paisibles? Souffrirai-je? Ou tout se passera-t-il au mieux? Sera-ce dans mon sommeil? Serai-je inconscient ou conscient? Verrai-je la mort venir?

Quand j’étais enfant, j’avais fatalement une représentation très dramatique de la mort, entretenue par quantité de films d’aventures vus au cinéma, et de terribles lectures. Les religions n’arrangeaient rien qui faisaient de la mort une chose si terrible qu’il fallait lui imaginer un au-delà. Très jeune, j’ai aussi vu des accidents de la route, entendu les sirènes des ambulances, entraperçu des corps qui ne survivraient pas. Ado, quand je découvrais les faits divers dans la presse, il était rare que la mort n’y apparaisse pas sous son jour le plus tragique. Ajoutez à ça que, dès les années 50 ou 60, le cancer, par les souffrances qu’il imposait, faisait horriblement peur (du fait d’une longévité accrue et des ravages du tabac, de plus en plus de gens étaient rongés par cette maladie).

Aujourd’hui, je suis légèrement plus optimiste, je me dis que cette vision développée dans mon enfance était peut-être un peu faussée. Un jour, une thanatologue, Marie-Frédérique Bacqué, m’a parlé de la mort avec tant de tendresse que j’ai commencé à douter de mes a priori (elle est l’auteur d’Apprivoiser la mort). Surtout, j’ai commencé à voir des proches mourir autour de moi. Des personnes de la famille, oncles, tantes, arrière-cousins et cousines, etc. Je ne vais pas dire que mourir n’est pas une chose terrible, mais je me suis quand même mis à réviser mes opinions.

Je pense souvent à la façon dont ces gens que je connaissais sont morts. L’un de mes oncles était descendu dans le Midi avec son Alfa Sprint flambant neuve. Quelqu’un lui prêtait une belle maison pour l’été. Double joie! Un matin, ma tante l’a entendu s’écrier dans la pièce à côté: «Louise, je suis en train de mourir!» Le temps qu’elle ait passé à côté, il était mort. Parfois, je me souhaite ce genre de mort: mourir en ayant le temps de savoir que l’on est en train de mourir (je ne suis pas forcément pour la mort dans son sommeil, car on ne saura jamais qu’on est mort).

Un autre oncle souffrait depuis toujours de difficultés respiratoires. Il vivait avec, courageusement. A mesure qu’il vieillissait, sa respiration devenait de plus en plus faible. A 69 ans, alors qu’il somnolait assis sur une chaise d’hôpital, la tête penchée sur la poitrine, il s’est tout simplement arrêté de respirer. Ça n’était pas une bougie qu’on avait soufflée, c’était véritablement une bougie qui s’était consumée jusqu’au bout.

J’ai tout de même vu des morts plus pénibles, des agonies. Une grand-tante centenaire qui, pendant deux jours, comme dans un effort effroyable, n’arrachait que toutes les deux ou trois minutes à sa poitrine une inspiration qu’on croyait chaque fois la dernière. Un médecin m’a affirmé qu’elle ne pouvait avoir conscience de sa longue agonie. J’espère qu’il disait vrai. Une autre fois, dans un hôpital, j’ai cru m’être trompé de chambre, et suis ressorti: la personne qui gisait sur son lit de mort, un masque à oxygène sur le visage, était tellement transformée par son cancer que je ne l’avais pas reconnue. Un infirmier m’a ramené vers elle: j’ai songé qu’avec ce masque elle était comme un cosmonaute voyageant déjà très loin dans l’espace. Que le drame n’était peut-être qu’apparent.

Un ami m’a dit un jour: «La dernière chose que nos parents font pour nous, c’est nous apprendre à mourir.»

Alors, mourir comment? Les yeux en face? Dans son sommeil?

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Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs