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18 juin 2012

"Les vrais ennemis d’Israël"

Suite à l'annonce de modification de la déclaration d'origine de certains produits Migros, nous publions un commentaire d'Avraham Burg, ancien porte-parole de la Knesset, paru dans la NZZ (Neue Zürcher Zeitung) du 14 juin 2012.

Celui qui ne respecte pas le tracé des frontières d’avant 1967 torpille tous les efforts de paix et appartient, comme Netanyahou, aux ennemis de l’Etat d’Israël démocratique. Les produits en provenance des territoires palestiniens occupés ne doivent pas porter la mention «made in Israël». Par Avraham Burg.

Dans l’opacité qui enveloppe le processus de paix au Proche-Orient, nous pouvons maintenant y voir un peu plus clair. Le 14 mai, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont vivement critiqué la politique d’expansion des colonies d’Israël et l’importation de produits de la Cisjordanie palestinienne. Quatre jours plus tard, le Danemark annonçait des mesures, prises en accord avec l’association européenne de protection des consommateurs, visant à ne plus déclarer comme «made in Israël» les produits en provenance des colonies. Il y a quelque temps, le détaillant suisse Migros faisait valoir qu’il appliquerait le même principe étant donné que ces colonies se situent à l’extérieur des frontières d’Israël, telles qu’elles sont reconnues au plan international.

Déclaration correcte

Ces décisions font suite à ce qu’a entrepris la Grande-Bretagne. En 2009 déjà, le gouvernement de ce pays a introduit la désignation correcte des produits en provenance des colonies israéliennes. D’autres pays et d’autres chaînes de distribution pourraient bientôt suivre cet exemple.

Contrairement à ce qu’on peut supposer, ces Etats et entreprises européens agissent parfaitement dans l’intérêt d’Israël. Ils le font car, par le biais de telles mesures, ils défendent la ligne qu’on appelle verte, celle qui définissait, avant 1967, la frontière entre Israël et les territoires palestiniens occupés. Cette ligne verte est essentielle pour la paix au Proche-Orient. Elle a été dessinée sur une carte au moyen d’un feutre vert en 1949, dans le cadre de l’armistice entre Israël et les Etats arabes. Malheureusement, elle n’a subsisté que jusqu’à la guerre, en 1967. Durant celle-ci, Israël a occupé la Cisjordanie et la bande de Gaza. Depuis lors, chaque gouvernement israélien s’efforce de remettre cette ligne en question et, en dernier lieu, de la gommer. Dans l’intervalle, cette ligne verte a d’ailleurs disparu des cartes officielles de l’Etat d’Israël. On a même interdit d’en faire mention dans les livres d’école.

Le vaste projet d’expansion des colonies enterre chaque jour davantage la ligne verte. Des zones comptant jusqu’à plus de 500'000 colons ont été créées à l’intérieur des territoires palestiniens pour faire oublier son existence et pour empêcher la formation d’un Etat palestinien indépendant.

Dans l’esprit de chaque Israélien, il devrait être clair depuis longtemps que tout ce qui figure à l’intérieur de la ligne verte appartient démocratiquement et légitimement à Israël. Et qu’il en va différemment en dehors de cette ligne, où les choses sont antidémocratiques et illégitimes et ne lui appartiennent pas.

Mais le peuple israélien est aveugle. Il n’entend rien, et ses chefs mous et faibles. Il s’agit exactement d’une de ces situations dans lesquelles des sociétés ont urgemment besoin de réactions et d’interventions de l’extérieur, histoire de refléter l’absurdité de la situation et d’attirer l’attention sur le risque considérable de cécité humaine et politique. Pour dire à l’Etat d’Israël qu’il est impossible qu’on le traite d’unique démocratie au Proche-Orient alors qu’il se comporte simultanément comme la dernière puissance coloniale dans le monde occidental.

Propager de tels messages à haute voix ne constitue nullement un acte antisémite ou anti-israélien. Au contraire: les colons, les occupants et leurs alliés politiques – y compris le premier ministre Benjamin Netanyahou – sont les vrais ennemis du futur d’Israël.

Les démons d’Israël

Actuellement, celui qui veut effacer les frontières d’avant 1967 passe également pour celui qui veut la dissolution des valeurs fondamentales qui ont fondé l’Etat d’Israël: la démocratie, l’égalité, l’Etat de droit, le sécularisme et la modernité. Coloniser un Etat palestinien au-delà de la ligne verte va dans un sens opposé. Cela génère des forces fanatiques, nationalistes, fondamentalistes et antidémocratiques qui ébranlent tous les piliers bien établis d’Israël.

J’ai décidé de n’acheter aucun produit en provenance des colonies. Je ne franchis pas la ligne verte, ni pour faire le bien ni pour des affaires de famille. Car tout ce qui se passe au-delà de la ligne verte concerne le sombre alter ego d’Israël. Son caractère caché se dévoile là-bas. Haineux, agressif et opaque. De telles dispositions d’esprit menacent de prendre le pouvoir sur les structures bonnes et humaines de l’Etat d’Israël légitime. Avec l’aide internationale, nous devons essayer de balayer ces démons et de reconsidérer les aspects positifs d’Israël.

Empêcher que des produits en provenance des colonies soient faussement déclarés «made in Israël» et stopper leur traitement de faveur au moment de leur arrivée en Europe apparaissent comme des petits pas symboliques. A vrai dire, dans les circonstances actuelles, ils constituent un pas de géant en faveur des efforts déployés pour la paix au Proche-Orient, quand bien même celle-ci semble plus éloignée que jamais.

Au contraire de ce que l’on vous a peut-être raconté, il ne s’agit nullement en l’occurrence d’un boycott en bloc d’Israël mais d’une subtile distinction entre le gigantesque potentiel d’Israël et ses capacités destructives.

Que Dieu nous en préserve: si la ligne verte venait à disparaître définitivement – des esprits comme des réalités du terrain – elle entraînerait aussi la disparition d’Israël. Le maintien de la ligne verte a la même signification que le maintien d’Israël. Tous ceux qui défendent et soutiennent cette frontière sont des amis d’Israël. Ils conservent l’espoir d’une véritable démocratie au Proche-Orient.