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23 décembre 2012

Le joyeux Noël de Sinistra Podfer

Lise-Line Viret, de Châtel-St-Denis (FR), est l’heureuse gagnante de notre concours d’écriture «Conte de Noël». Nous publions ici le texte primé.

Dessin d'une vielle dame lâchant sa canne avec la sorcière dans son dos
"La dame, l’air soudain moins lasse, sourit et entra d’un pas énergique dans le magasin."

Sinistra Podfer se préparait avec frénésie: on avait annoncé la fin du monde et elle n’allait pas rater ça!
C’était le 21 décembre, date à laquelle les Incas avaient décidé, allez savoir pourquoi, que la terre s’arrêterait de tourner. Cela dit, face au joyeux tumulte des préparatifs de Noël, aux guirlandes lumineuses et aux chants qui animaient les rues, il était particulièrement difficile d’imaginer que tout puisse soudainement s’arrêter.

Madame Podfer était une petite femme sèche, au teint gris, et qui portait toujours le même chapeau cabossé qui faisait ressortir son long nez. Elle ne souriait jamais, et ses yeux sombres semblaient lancer des éclairs.
En fait, tout le monde savait qu’elle était une sorcière, qu’elle nourrissait de mauvaises pensées et jetait des sorts. On disait même qu’elle cachait une baguette magique dans sa manche. Elle vivait dans une sombre petite maison au cœur de la ville, sans sapin ni décoration.

Ce matin-là, et malgré un froid de canard, elle sortit avec tout son attirail, bien décidée à participer à l’anéantissement du monde; et ce, même si sa baguette semblait particulièrement agitée, ce qu’elle mit sur le compte de la température.
Elle rencontra d’abord une vieille dame, visiblement fatiguée, arrêtée devant une vitrine, le regard perdu. Sinistra Podfer n’y résista pas. C’était tellement plus facile de s’attaquer à une personne déjà affaiblie. Elle leva sa baguette et ordonna à voix basse:

- Zimzalabim, nez qui démange, gorge qui pique, toux, catarrhe et alambic!
La dame, l’air soudain moins lasse, sourit et entra d’un pas énergique dans le magasin. Sinistra Podfer n’en crut pas ses yeux.
- Fichtre, se dit-elle, que s’est-il passé? Elle aurait dû éternuer, au moins!
Elle la suivit dans le magasin pour guetter les premiers effets du sortilège lancé. Mais rien du tout. Au lieu de cela, la vieille dame semblait avoir retrouvé l’énergie de sa jeunesse et se préparer au plus joyeux des réveillons.
- Diable, pensa la vilaine, serais-je souffrante?

Mais son front était aussi froid et grisâtre que d’habitude. Pas le moindre signe de fièvre, et d’ailleurs elle se sentait en pleine forme. Sa magie n’avait donc aucune raison de ne pas fonctionner. Quoi qu’il en soit, l’avalanche de petits Pères Noël électriques qui se trémoussaient au rythme de Vive le vent, vive le vent… lui donnait une telle migraine qu’elle dut fuir le magasin. Elle ne sut donc jamais si la dame était finalement tombée malade ou pas.

Une fois dehors, ses esprits retrouvés, elle remarqua un monsieur, le regard triste, assis seul dans un tea-room et qui semblait attendre quelqu’un. Son café était bu depuis longtemps.

- Voilà une victime parfaite, se dit-elle. Abracadabra, solitude et patatras, la personne que tu attends ne viendra pas!
Au même instant, un couple pénétra dans le tea-room et alla s’asseoir en face du monsieur, visiblement ravi de les voir. Puis d’autres arrivèrent, ainsi que d’ailleurs la dame qu’il attendait, et ils prirent ensemble un thé de Noël et de délicieux gâteaux. Sinistra Podfer fulminait.
- J’hallucine! hurla-t-elle. Quel est l’hurluberlu qui a trafiqué ma baguette?
Furibarde, elle rentra chez elle, bien décidée à élucider cette sombre énigme. Mais elle ne trouva, ma foi, pas le moindre indice. Le lendemain et le surlendemain sa magie noire n’eut guère plus de succès. Pas le plus petit drame, le moindre chagrin, rien. Que du bonheur.
- Quelle horreur! pensa-t-elle.

Une formule à en perdre son latin..
Une formule à en perdre son latin...

Elle observait un groupe d’enfants qui jouaient dans la neige, quand soudain elle remarqua un petit garçon qui réparait sa vieille luge avec un bout de ficelle.
- Ah ah… cette fois, c’est la bonne, se dit-elle. Je vais achever de démolir cette luge!
Elle s’approcha du petit garçon et, comme les formules en latin fonctionnent, c’est bien connu, beaucoup mieux que toutes ces nouvelles formules à la mode, elle chuchota:
- Vehiculum demoliri!

C’est alors que l’incroyable se produisit. A la place de la vieille luge, une magnifique luge toute neuve apparut! Le petit garçon, rayonnant et conscient du fait que Madame Podfer y était pour quelque chose, se jeta dans ses bras et donna un gros baiser à sa joue grise, qui du coup devint rose.
- Merci, merci infiniment, lança-t-il, alors qu’il remontait déjà la pente pour tester son nouveau bolide.

Joyeux Noël!
Joyeux Noël!

Sinistra Podfer, éberluée, ne savait plus qui elle était: sa magie détraquée, le baiser de l’enfant, sa joie, la sienne et ce sentiment étrange de douce chaleur qu’éprouvait son cœur. Décontenancée et chancelante, elle entreprit de rentrer chez elle.
Cependant, en chemin, elle s’arrêta pour acheter… un joli chapeau, des bougies, une grande étoile lumineuse qu’elle accrocha au-dessus de sa porte et un petit panneau sur lequel on pouvait lire: Joyeux Noël!

Ce n’était pas la fin du monde, c’est sûr, mais bien la fin de celui qu’elle avait connu jusqu’ici.

Photographe: Andrea Caprez (illustration)