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3 août 2015

Conflits de voisinage

Frontaliers, requérants d’asile, projets ferroviaires… Malgré leurs affinités linguistiques et culturelles, le Tessin et l’Italie multiplient les sources de tension depuis quelques années.

La douane de Chiasso photo
Le soir, après la journée de travail, des bouchons se forment à la douane de Chiasso en direction de l’Italie. (Photos: Keystone)

«Basta!» Ce seul mot pourrait exprimer l’opinion dominante au Tessin face à l’afflux croissant de travailleurs italiens depuis le début de la crise financière de 2008. Le canton emploie aujourd’hui 61 700 frontaliers, contre quelque 34 500 il y a dix ans. Sur un total de 229 300 postes de travail, ils représentent 26,9% des emplois. Un record national! La moyenne suisse s’élevant à tout juste 5,8%.

La situation est vue d’un mauvais œil par une majorité de Tessinois, même si le taux de chômage dans le canton ne se monte qu’à 3,3%, selon les derniers chiffres du Seco, soit plus bas que dans la totalité des cantons romands, à l’exception de Fribourg. Mais ces résultats ne tiendraient pas compte de la réalité du terrain…

Ce pourcentage ne comprend que les personnes inscrites actuellement au chômage,

relativise Eric Stephani, économiste à l’Office de la statistique du canton du Tessin. Les chômeurs en fin de droit disparaissent de ces statistiques. Tout comme ceux qui ne remplissent pas tous les critères pour obtenir de l’aide, notamment si leur dernière période d’emploi a duré moins d’un an et demi.»

Plus grave, cet afflux de main-d’œuvre étrangère serait aussi responsable de sous-enchère salariale. «Dans la tranche des rémunérations les plus basses, les montants ont diminué de 2010 à 2012, passant de 3200 à 3106 francs, poursuit le statisticien. Le signe clair d’une forte pression sur les salaires!» Les chiffres 2014 ne seront disponibles qu’à la fin de l’année, mais l’on pressent déjà une «accentuation du phénomène». Il faut également jeter un coup d’œil de l’autre côté de la frontière pour comprendre le phénomène.

Le Tessin est entouré au sud par la Lombardie, une région presque aussi peuplée que la Suisse avec 7 millions d’habitants,

poursuit-t-il. Or, depuis 2008, le chômage y a doublé pour atteindre aujourd’hui 10%! Aujourd’hui les Italiens affluent vers le Tessin par nécessité. Et sont prêts à accepter des salaires très bas, qui ne permettraient pas à une famille en Suisse de vivre dignement!»

Vers une solution cantonale?

La grogne tessinoise s’est exprimée une première fois le 9 février 2014 lorsque ses citoyens acceptaient à 68,2 % l’initiative nationale UDC «contre l’immigration de masse», soit le plus haut taux du pays. En juin, le peuple s’est également prononcé pour une initiative cantonale qui vise à instaurer un salaire minimum, y compris pour les secteurs économiques sans convention collective de travail (CCT).

La nouvelle loi dissuadera les entreprises à engager des frontaliers pour économiser sur les salaires,

se réjouit Gina La Mantia, vice-présidente du Parti socialiste tessinois.


Mais la députée au Grand Conseil tessinois reste consciente que ce texte, une fois entré en vigueur, ne pourra à lui seul régler tous les problèmes: «La pression ne s’exerce pas que sur la tranche des salaires les plus bas. Dans le secteur bancaire par exemple, les rémunérations ont tendance à diminuer également… pour se situer parfois bien en dessous de la moyenne nationale!»

Aujourd’hui 35 000 frontaliers, c’est-à-dire plus de la moitié, sont actifs dans le secteur tertiaire au Tessin. «L’économie n’a pas pu créer autant de nouveaux postes de travail ces dernières années, met en garde Roberta Pantani, conseillère nationale et membre du Conseil municipal de Chiasso (Lega/TI). Ce qui signifie que certains postes ont donc été substitués à des Suisses!»

Une collaboration difficile

Si l’argument est difficile à prouver d’un point de vue statistique, d’autres conséquences de l’afflux de frontaliers sont observables au quotidien:

A cause de ces nouveaux mouvements de populations, l’autoroute entre l’Italie et les villes tessinoises est saturée,

indique Paola Solcà, responsable du Centre de recherche sur les migrations à la Haute Ecole spécialisée de la Suisse italienne. Une situation qui n’améliore pas l’image de ces travailleurs étrangers dans la population…»

Les Tessinois sont d’autant plus excédés que l’Italie se montre bien peu collaborative pour résoudre les problèmes de trafic. Exemple emblématique: la nouvelle liaison ferroviaire qui aurait dû, dès 2014, relier de manière directe la ville de Lugano à l’aéroport Malpensa de Milan. Si la Suisse a achevé dans les temps le chantier de son côté de la frontière, les travaux sont encore au point mort sur territoire italien. «Si un oui du camp helvétique est généralement définitif, en Italie, il comporte toujours certaines nuances, dénonce Roberta Pantani. Il est difficile de collaborer avec un voisin si peu fiable…»

La liaison ferroviaire entre Lugano et l’aéroport de Milan photo.
La liaison ferroviaire entre Lugano et l’aéroport de Milan.

La liaison ferroviaire entre Lugano et l’aéroport de Milan est en rade côté italien.

La conseillère nationale pointe également du doigt les arrivées massives de requérants d’asile à la douane de Chiasso, qui reçoit à elle seule 90% de toutes les demandes nationales. «L’Italie ne respecte que vaguement l’accord de Dublin qui l’oblige à enregistrer toutes les arrivées sur son sol. Obligeant du fait la Suisse à effectuer ce travail pour tous les migrants qui parviennent jusqu’à ses frontières!»

Du côté gauche de l’échiquier politique, on reconnaît aussi l’urgence à régler les problèmes d’immigration. Seules les méthodes divergent. «Il ne s’agit pas de fermer les frontières, comme proposent les partis populistes, indique Gina La Mantia. Il faut trouver des solutions à l’interne. Et chercher à dialoguer davantage avec l’Italie, même si cela est devenu très difficile depuis que le pays est entré en crise.»

Le risque aujourd’hui, c’est que la population tessinoise se replie sur elle-même,

conclut la sociologue Paola Solcà. Il est vrai que les Italiens sont très présents au Tessin, on les reconnaît dans la rue à leur manière sensiblement différente de s’exprimer. Mais à force de mettre trop l’accent sur la différence, on en oublie les similitudes… Pourtant une culture commune existe bel et bien entre ces deux peuples!»

L’autre danger serait de se couper du reste de la Suisse: si la minorité tessinoise a déjà l’impression d’être peu écoutée sous la Coupole fédérale, la situation pourrait se péjorer en février prochain à l’issue de la votation nationale sur la construction d’un deuxième tube autoroutier au Gothard. Que se passera-­t-il si les points de vue du canton italophone et du reste de la Suisse diffèrent?

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin