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27 février 2012

Connais-toi toi-même?

Jean-François Duval se demande ce que nous connaissons de Socrate et Platon, dans le fond...

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste.

Vous connaissez bien sûr la fameuse injonction de Socrate: «Connais-toi toi-même», qu’on nous sert à toutes les sauces. On lui confère des vertus de sésame. «Se connaître soi-même» serait l’indispensable clé pour parvenir, sinon à un état de bonheur absolu, du moins pour en prendre le chemin. Voici des années, je suis tombé sur un spécialiste de la philosophie de la Grèce antique qui m’a affirmé que nos temps modernes comprenaient tout de travers cette formule socratique. Il m’a appris que le «connais-toi toi-même» de Socrate n’avait strictement rien de personnel. Socrate n’entendait nullement que chacun de nous passe sa vie à approfondir sa connaissance de soi en tant qu’individu ou personne – et certainement pas sur un plan psychologique.

Ça m’avait beaucoup frappé, cette observation. Je viens de la retrouver dans un excellent petit livre tout juste paru, A la recherche d’un monde meilleur (Ed. Les Belles Lettres) dont l’auteur est Karl Popper, l’un des meilleurs philosophes du XXe siècle. C’est un recueil de ses conférences qui rend sa pensée accessible à tous. A propos de Socrate, Popper précise: «Connais-toi toi-même» signifie pour lui: «Sache combien tu en sais peu!» Et cette injonction, dans sa bouche, s’adresse avant tout à l’homme en général, c’est-à-dire aux êtres humains dans leur ensemble plutôt qu’aux individus. En fait, pour Socrate, le non-savoir est le propre de la nature humaine, et c’est de cela qu’il nous voudrait plus conscients.

Voilà qui mérite d’être rappelé à l’heure où s’annoncent pour l’espèce humaine tant de problématiques à résoudre dans tous les domaines, et alors que notre foi en notre maîtrise est d’un incroyable orgueil! Popper le relève à propos de nos plus grands savants: Galilée, Einstein, tous ces gens-là, justement, faisaient preuve de la plus grande humilité – eux savaient que nous ne savons rien, au contraire de nous autres gens ordinaires, qui plastronnons et nous flattons de la modernité de «nos» connaissances et savoirs.

Socrate et Platon illustrent à merveille ces deux positions contradictoires. On croit trop souvent que leurs pensées se rejoignent. Or, pas du tout! Certes, les deux philosophes prennent pour point de départ la prodigieuse ignorance de l’homme. Mais il existe entre eux une différence majeure. Là où Socrate pose des questions, Platon croit pouvoir arriver avec des «solutions» – en quoi il ressemble à l’homme d’aujourd’hui. Au contraire de Socrate, il ne peut s’empêcher de délivrer des réponses. Témoin son livre La République, où, convaincu de la force de ses raisonnements et de son savoir, Platon donne des recettes «rationnelles» pour fonder un Etat parfait. Ses idées, au XXe siècle, ont débouché sur les pires totalitarismes. Notamment parce qu’elles se fondent sur le présupposé qu’un aréopage de sages, une élite, peut détenir la vérité politique, et que le peuple doit les suivre.

La démocratie est-elle meilleure? Assurément oui, mais pas pour les raisons qu’on croit. Car, Popper le relève, le peuple ne détient pas forcément la bonne parole, il est tout aussi susceptible de commettre les pires erreurs qu’une «aristocratie» de sages. (Une démocratie en temps réel où les citoyens décideraient d’un clic de la marche des affaires publiques obéirait aussitôt à une logique folle). Non, si la démocratie est le meilleur des systèmes, c’est précisément parce que les citoyens savent qu’ils ne savent à peu près rien. En quoi, avec Socrate, on peut affirmer qu’au moins ils «se connaissent eux-mêmes».

En somme, ce que nous appelons «démocratie» n’est pas vraiment démocratie: le pouvoir du peuple, pour s’exprimer de façon cohérente et s’appliquer dans une certaine durée, doit passer par la désignation de représentants. Mieux, comme ces «élus» eux-mêmes sont susceptibles de se fourvoyer complètement, leurs décisions sont contenues par ce garde-fou qu’on appelle une Constitution, et par une législation. Et voici comment «se connaître soi-même» permet d’échapper au chaos.

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs