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12 mai 2014

De vraies connasses et fières de l'être

Elles ont déferlé sur le monde médiatique sans crier gare: en titre de livre ou à la télé, les emmerdeuses méprisantes sont partout. Brocardées ou portées aux nues, elles sont devenues les filles qu’on adore détester en mode humour. Zoom sur un phénomène.

De gauche à droite, Camille Cottin (Canal+), Samantha Jones (Sex and the City) et Gabrielle Solis (Desperate Housewives), trois figures de connasses.

Il se répand dans l’air comme les pollens au printemps. Vulgaire et autrefois insultant, le terme est pourtant en passe de devenir l’emblème de la coolitude absolue. Oui, «connasse» est en train de prendre sa revanche. Ou plutôt les connasses, car c’est bien d’elles qu’il s’agit.

Ces femmes sans défaut, comme l’écrivent en titre de leur best-seller vendu à plus de 650 000 exemplaires La femme parfaite est une connasse (Ed. J’ai lu) Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard.

Ces emmerdeuses à la méchanceté gratuite et sans limite, à l’image de «La Connasse» incarnée par Camille Cottin sur Canal+. Le ton est donné: pestes en tout genre, femme jalousée ou méprisante, la connasse est sur tous les fronts. On la déteste ou on s’en réclame. Surtout, on en rigole. Le trailer de la Connasse sur Youtube.

Et c’est bien là la nouveauté. Loin de s’offusquer, les principales intéressées se marrent lorsqu’elles se voient affublées du qualificatif. Les autres les traitent avec un humour teinté de tendresse et d’admiration. Les sœurs Girard l’admettent: dans leur bouche, le terme est affectueux. Elles ont beau railler ces femmes parfaites, si peu «normales», qui font culpabiliser parce qu’elles n’ont jamais un gramme de trop et toujours un petit plat sur le feu pour régaler leur tribu, elles se reconnaissent aussi (parfois) en elles. Car dans le fond, on est toutes un peu la connasse d’une autre...

Le nouveau signe de la coolitude absolue

Sans doute aussi pour cela que Camille Cottin et son odieux personnage rencontrent autant de succès. A la boulangerie, à la salle de sport, au parc, dans le métro, cette Parisienne en goguette est égale à elle-même: trash, méchante, mais surtout drôlissime. Le buzz est tel qu’on se revendique désormais connasse ou pétasse. En être une est devenu tendance. Le nouveau signe de la coolitude absolue.

Femme imparfaite ou peste assumée, ces deux figures, bien que semblant être aux antipodes, sont en réalité le revers d’une même médaille. Celle consistant à être soi-même, loin des carcans de la gentille femme et mère de famille modèle. Un virage amorcé avec la désormais vieillissante Bridget Jones et qui fait dire à certains observateurs qu’il s’agit là d’une nouvelle forme de féminisme... La connasse est-elle l’avenir de la femme?

«C'est une autre manière d'être féministe»

Janine Mossuz-Lavau, sociologue, directrice de recherche au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po-Paris
Janine Mossuz-Lavau, sociologue, directrice de recherche au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po-Paris

Janine Mossuz-Lavau, sociologue, directrice de recherche au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po-Paris). Elle est auteure du «Dictionnaire des sexualités», coll. Bouquins, Robert Laffont.

Les connasses sont partout: comment analysez-vous ce phénomène?

Je pense qu’il s’agit d’une forme de réaction contre cette tendance relativement récente qui vise à ce que les femmes peuvent, et surtout doivent, tout faire. Aujourd’hui, une femme doit être mère, avoir une vie professionnelle épanouie, parfois même une vie associative, être une bonne amante, etc. Tout cela fait beaucoup pour une seule et même personne. C’est contre cette super-woman, dont l’image a été abondamment véhiculée par la presse féminine et par nombre d’autres médias, que les sœurs Girard réagissent dans leur livre.

Etre une connasse, ou se revendiquer comme telle, c’est donc tendance?

C’est en tout cas une autre façon d’être féministe, sans se prendre trop au sérieux, avec humour.

Faire preuve d’humour et d’autodérision face à sa condition de femme, c’est cela le nouveau féminisme?

C’est incontestablement une forme de modernité. Sous des dehors ludiques et humoristiques, il se traduit par une espèce de rébellion. Ces femmes disent: «Non, nous ne sommes pas des femmes parfaites!» quitte à faire preuve de méchanceté. Nous ne sommes plus dans le misérabilisme et le larmoyant. Le féminisme a souvent placé les femmes dans une position de victimes. Ici, c’est tout le contraire: les femmes revendiquent un certain je-m’en-foutisme, tout comme la liberté d’être imparfaites et d’avoir une vie qui l’est tout autant.

A trop vouloir rire et se revendiquer de la connasse, le risque n’est-il pas de banaliser un terme en réalité injurieux?

Le terme se veut certes provocant, mais il est à prendre au 3e, voire au 4e degré. Quel que soit le combat, il y a toujours besoin d’humour.

Les trucs anti-connasse des sœurs Girard

Pour les sœurs Girard, une connasse est une femme qui veut faire croire qu’elle est parfaite.
Pour les sœurs Girard, une connasse est une femme qui veut faire croire qu’elle est parfaite. (photo: David Ignaszweski / Koboy)

La femme parfaite n’existe pas ou celle qui veut le faire croire est une connasse. Tel est le présupposé (dont on se doutait un peu) d’Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard. Deux sœurs jumelles trentenaires – l’une journaliste, l’autre comédienne – auteures de ce «guide de survie pour les femmes «normales». Ecrit à la façon d’un pense-bête, qui n’est pas sans rappeler le «Journal de Bridget Jones», le petit livre sorti à l’automne dernier aligne sur un ton girly et léger conseils et trucs pour ne plus se prendre pour ce que l’on n’est pas. Un manuel de la femme imparfaite destiné à déculpabiliser. Ou une accumulation de poncifs que l’on est censé dénoncer, c’est au choix. Verbatim de ce petit guide de survie:

  • «On arrêtera de montrer à notre coiffeur la photo d’une mannequin blonde aux cheveux bouclés alors qu’on est brune aux cheveux filasse.»
  • «On arrêtera d’acheter des chaussures en 38 alors qu’on chausse du 40 (même si elles sont en solde).»
  • «J’ai acheté une robe alors que j’ai pas de thunes? Foutu pour foutu, je vais m’acheter des chaussures et le sac qui va avec.»
  • «N’oubliez jamais: une fille qui ne grossit pas, c’est une fille qui ne mange pas!»
  • «Cette vendeuse est une connasse quand on demande une taille 40 et qu’elle ose répondre: «Han nan désolée, les grandes tailles sont parties tout de suite.»
  • «Qui arrive à manger 5 fruits et légumes par jour?»
  • «On assumera de pleurer devant les téléfilms de M6... Surtout ceux de Noël»
  • «On abandonnera l’idée de décortiquer une crevette avec un couteau et une fourchette.»
  • «Tout le monde a passé, passe ou passera un jour «des vacances de merde».
  • «On assimilera que personne ne sait appliquer un autobronzant correctement, c’est une légende!»

© Migros Magazine - Viviane Menétrey et Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey, Menétrey et Pierre Léderrey, Viviane

Photographe: Corina Vögele