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6 février 2012

Conte à cliquer debout

Jean-François Duval nous parle d'un des ses amis et de son rapport au monde du travail actuel.

Jean-François Duval
Jean-François Duval

Mon ami Max vient de changer de boulot. Il était jusqu’ici indépendant, le voilà dans une grande société. Il débarque à l’apéro sur le coup de midi, et il me dit: – C’est pas croyable, mon vieux, le monde a complètement changé! Je suis en train de m’apercevoir que je ne connais rien de rien aux nouvelles méthodes de travail. Quel choc!
– Tu ne vas pas me dire que tu peines à te familiariser avec un nouveau système informatique?
– Ah ça, non. Là, tu sais que je suis un champion. Non, non, rien à voir avec ça.
– Alors quoi? Je t’écoute.
– Eh bien, c’est un changement absolument radical, énorme! Voilà: au lieu de travailler, JE PASSE MON TEMPS À DIRE CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE FAIRE. Quasiment à longueur de journée! Stupéfiant, non?

– Drôle de poste qu’on t’a filé là…
–Non non, tu ne comprends pas! Tout le monde dans la boîte en est là. Tous les employés doivent faire comme moi. Dire ce qu’on fait chaque seconde de la journée fait partie de notre cahier des charges à tous. L’une de mes nouvelles collègues m’a dit que c’était comme ça depuis plusieurs années. Elle est même restée stupéfaite de mon ignorance sur l’évolution du travail à l’âge moderne. Paraît qu’y a plus une entreprise où, à l’exception de la direction, tout le reste de la pyramide des employés passe la moitié de son temps à rapporter, de manière très formelle et détaillée, à quoi elle passe son temps. Evidemment, moi, les premiers jours, j’ai pris un retard terrible. Je croyais bien faire: sitôt que j’en avais fini avec un client, hop, je passais au suivant. Mal m’en a pris! J’ai passé toute la seconde moitié de la semaine à réparer mon erreur et à introduire dans l’ordinateur, sur Excel et autres logiciels, tout ce que j’avais fait pendant la première.

– Tu trouves que c’est du temps perdu?
– Non, non. D’abord on m’a rappelé que j’étais payé pour ça. Ensuite on m’a expliqué que c’est une mesure productive à tous égards. Ça crée une saine émulation, une émulation FORMIDABLE dans la boîte, ça génère de la compétitivité. Ben oui: à chaque minute, d’un clic, du sous-fifre au big boss, tous les employés peuvent être au courant de ce que font tous les autres. Ça favorise la transparence, ça rationalise les tâches. Moi, par exemple, tout le monde sait quelle affaire j’ai conclue, où j’en suis de mes objectifs annuels, si j’ai un rendez-vous, une séance, ou si justement je suis en train de taper ce que je suis en train de faire.
– C’est ce qu’on appelait autrefois taper un rapport…
– Oui, oui, sauf que le rapport est permanent, instantané, jamais différé. Ça compte par les temps qui courent, car ils courent vite. Si tu te laisses prendre de vitesse, tu risques bien d’aller te faire voir ailleurs. Et c’est pas juste pour faire du chiffre. Non, j’ai une copine qui travaille dans le social, à l’Etat. Elle a affaire à des familles, des enfants, des gens mal dans leur peau, des perdus. C’est la même chose pour eux. Ils doivent noter tout ce qui s’est dit. Sinon, on va croire qu’ils perdent leur temps. De plus, quand on a conscience de ce qu’on fait, on le fait mieux: supposons que ma copine dépasse de cinq minutes le timing prévu, elle se dit: oh là là, mon rendez-vous avec cette pauvre personne a duré beaucoup trop longtemps, faut que je me ressaisisse, immédiatement! Plus question que je gaspille de la sorte mon temps.

– L’humanité va de l’avant, dis-je. Songe que bientôt l’informatique deviendra suffisamment subtile et calée pour prendre instantanément note, toute seule, comme une grande, de tout ce que tu fais. Tout se passera carrément en temps réel.
– Tu veux dire que je n’aurai même plus besoin de dire ce que je fais? La machine, le système le diront pour moi?
– Max, c’est déjà le cas dans certaines entreprises, non – les grandes banques par exemple.
– T’as raison, mon vieux. Super! Nous n’en sommes encore qu’à la préhistoire de ces nouvelles gestions du travail. C’est magnifique comme nos enfants vont vers des lendemains qui chantent!

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs