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24 décembre 2012

Le Noël de la vieille dame

Claude Villars, de La-Tour-de-Peilz, nous conte l'histoire simple et touchante d'une flamme qui s'éteint doucement dans la chaleur d'un foyer.

Une vielle dame assoupie dans un fauteuil, près du sapin de Noël
Une histoire qui se termine en douceur. (Photo: Getty Images/Richard Koller)

La vieille dame a quatre-vingt sept ans, Céline, qui habite en face de chez elle un peu plus loin, en a quatorze. Céline a toujours vu la vieille dame, quand elle rentre chez elle, avec au bout de chaque bras un sac de provisions. D’année en année, la vieille dame marche plus lentement, elle se voute, la tête en avant, la tête enfoncée dans les épaules, des pas de plus en plus petit, plus lentement, mais toujours le même parcours.

Aujourd’hui, c’est Noël. Il neige tranquillement. Tout est calme. A la maison, chez Céline, on a préparé la fête, le sapin est garni de guirlandes, à son pied des cadeaux emballés de papier de couleur, des anges dorés jouent de la trompette, les bougies attendent qu’on les allume. La dinde est en train de cuire dans le four.
Céline :
-Maman, on devrait inviter la vieille dame d’en face,
- Oui Céline, va la chercher.

La fête commence. La vieille dame est assise dans un fauteuil, le fauteuil de la grand-mère Lavanchy d’Yverdon, celui sur lequel s’est assis le Général Dufour. La nuit est tombée. On allume le sapin. Céline joue de la flute, au piano Estelle joue ‘’Pour Elise’’, Marion récite ‘’Le corbeau et le renard’’, on projette des diaporamas des vacances d’été. Puis vient le moment de passer à table. A deux voix, Marie et Céline chantent la prière ‘’Seigneur bénissez ce repas’’. La mélodie est belle, les voix sont claires. La vieille dame mange peu, un peu de la farce de la dinde, boit un fond de verre de vin. Elle aime le dessert, un diplomate, aussi une vieille recette familiale. La vieille dame entend mal, tout le monde parle, mais elle ne se lasse pas de regarder tout le petit monde, les enfants joyeux, leurs parents heureux. Elle part dans un rêve, elle revoit les tablées d’antan, quand c’était elle qui orchestrait le repas.

Fin du repas, on revient au salon. On chante ‘’Les bergers dans nos monta-a-gnes, …Glo, Glo-o-o-ri-ia’’. Vingt ans plus tôt, elle avait fêté Noël à la Martinique, dans l’église de Sainte-Marie, elle avait chanté cette même chanson, l’église vibrait de ferveur, son mari, sa fille riaient. Puis il y avait eu la fête chez Mami Vic. Tout le village baignait dans la joie de vivre.
Le temps passe, les enfants finissent de déballer leurs cadeaux, on ramasse les emballages. C’est minuit, les cloches sonnent. La vieille dame téléphone à sa fille qui habite maintenant aux Etats-Unis, à Portland en Oregon. Tout va bien, Sandra et Anthony, ses petits-enfants, font des progrès à l’école, si tout va bien, nous viendrons en Suisse en mars pour skier. Prends bien soin de toi. Love.

La vieille dame est dans son fauteuil. Ceux du dehors ont pris congé et sont partis, ceux de la maison sont allés se coucher. Chacun est venu embrasser la vieille dame, lui souhaiter ‘’Bonne Nuit’’. Elle reste dans son fauteuil, elle dort. On n’a pas le courage de la renvoyer chez elle, dans le froid et la neige. On lui met une couverture sur les épaules, on éteint quelques lumières.
Dans sa tête, la vieille dame rêve, c’est toute sa vie qui défile devant elle. Sa jeunesse à la ferme de ses parents à Mézières, le jour où les militaires, c’était en 1944, sont venus cantonner dans la grange et où elle a rencontré Jean-Charles. L’amour. L’année suivante, ils se sont mariés, voyage de noce au Tessin, leur enfant, une fille, le déménagement à Corsier au-dessus de Vevey. C’est encore là qu’elle habite aujourd’hui. Son mari est décédé il y a trois ans. Maintenant elle est seule, elle a fait tout ce qu’elle avait à faire, ses affaires sont en ordre, elle n’a pas de dettes.

Le matin, le père de Céline est descendu le premier. La vieille dame était toujours tranquillement assise dans son fauteuil. Trop tranquille, elle ne bougeait plus, elle ne respirait plus. Alors le père a téléphoné pour qu’on vienne la chercher. Pour les enfants, la vieille dame était rentrée, on leur expliquera plus tard. Le cadeau de Noël de la vieille dame, une fin de vie tranquille, sans souffrances, chez elle, dans le calme et le bonheur.

In Excelsis De-e-o.