Archives
14 novembre 2016

Xénia Laffely, une styliste en liberté

Créatrice d’habits, de bijoux et de textiles, Xénia Laffely habille les hommes comme on raconte une histoire. La designer diplômée en master de la HEAD présentera ses silhouettes androgynes lors du défilé annuel vendredi à Genève.

Xénia Laffely imprime ses histoires sur ses vêtements, comme on le ferait sur les pages d’un livre.

Xénia Laffely est une affranchie. Un peu comme une de ces figures féministes de l’art et de la littérature dont elle a fait le fil conducteur de sa dernière collection homme. Simone de Beauvoir, Louise Bourgeois, Sarah Lucas, Niki de Saint-Phalle sont ses modèles comme d’autres invoquent Saint-Laurent ou Chanel.

«We’re not angry, just self reliant» («Nous ne sommes pas en colère, juste indépendants», ndlr.), dit le titre. Non, Xénia Laffely n’est pas une créatrice en colère. Juste une fille avide de liberté. Vendredi, ses silhouettes androgynes se croiseront sur le podium du défilé annuel* de la HEAD, la Haute Ecole d’art et de design de Genève, où elle est en lice pour décrocher le prix master avec d’autres diplômés.

Son antre est un vaste atelier de coworking au sous-sol d’un immeuble saumon délavé de la rue de la Borde, à Lausanne. Sur le palier, une main tendue au lieu d’une bise pour cause de refroidissement. «On se tutoie, hein?» Oui, on se tutoie. Un peu comme on le ferait avec une copine chez qui on vient prendre le thé.

Blondeur baltique et yeux clairs sur­lignés d’un trait bleu d’eye-liner contrastent avec des Dr. Martens montantes et une veste bleue électrique façon ouvrier chinois. Masculine-féminine, Xénia Laffely est l’amie des gens et des genres.

On la suit au fond de l’atelier jusqu’à son espace de travail à côté de la fenêtre où trône une grande table en formica avant de prendre place sur un vieux canapé. Tout autour, des étagères colonisées par des sacs en papier, des tissus et des rouleaux témoignent de l’activité créatrice qui règne.

Revaloriser le féminin à travers le masculin

On se laisse offrir une tasse de thé tout en l’écoutant raconter entre deux gorgées la genèse de sa collection. Comment la petite fille qui a grandi à Penthalaz (VD) dans une ancienne forge rénovée par ses parents babas cool est venue à imaginer une communauté de femmes artistes qui vivraient ensemble, s’échangeraient leurs vêtements entre elles et avec des hommes qui seraient leurs muses.

Je suis très attachée à l’idée de renverser les hiérarchies de valeurs et j’aime l’idée que les femmes puissent habiller les hommes avec leurs vêtements,

puisqu’elles portent depuis longtemps les leurs, explique-t-elle en pointant du regard un portant où pendent quelques-unes de ses créations. C’est une façon de revaloriser le féminin en rendant ces vêtements aussi désirables pour les femmes que pour les hommes.»

Veste en jean ou haut moulant à l’imprimé zébré de larges traits de fusain dessiné par ses soins, broches en forme de goutte de laiton découpées au laser, pantalon évasé à l’extrême, on risque un «ça se porte?» tout en regrettant la question. Bien sûr que oui, bien sûr que non. La mode, Xénia la voit comme un moyen d’expression parmi d’autres, un happening où elle ne cesse de se réinventer. A son rythme.

Touche-à-tout insatiable, elle imprime sur ses vêtements ses histoires comme on le ferait sur les pages d’un livre, car elle aime à dire qu’elle veut «faire porter des histoires à des corps». Croix bleues et rouges reproduites à l’infini en un effet pied-de-poule pour «Père», tenue imaginée lors d’un workshop où elle évoque son géniteur converti à la religion orthodoxe et à laquelle elle doit son prénom, «celui d’une super sainte de Saint-Pétersbourg», rigole-t-elle.

Les icônes et la figure paternelle ont inspiré des imprimés baroques bicolores rose-orange, noir-blanc et perles en nombre pour son travail de bachelor. En végane assumée, elle privilégie les matières naturelles, tels la laine ou le coton. Et puis, recourir à des matières simples, presque pauvres, donne au vêtement une valeur plus émotionnelle que pécuniaire selon cette adepte du troc:

Je ne suis pas du tout dans le luxe et tiens à rester humble.»

Multi-facettes

Humilité, sincérité et liberté, les trois mots reviennent en boucle durant la conversation, telle une trinité devenue art de vivre. Dans la grande maison avec jardin où elle réside à Morges (VD), Xénia cultive ses propres légumes en permaculture et ses valeurs. Rêve d’un monde où le don serait la norme en planchant sur un projet de couvertures qu’elle aimerait offrir à ses muses, telle Patti Smith (lien en anglais).

J’aime l’idée qu’un objet ne puisse pas s’acheter, mais que l’on puisse seulement le recevoir.»

L’heure tourne. Les tasses se sont vidées à mesure que la lumière dorée d’automne s’est faite plus timide. La conversation s’enchaîne maintenant sur la décroissance et la végétalisme qui la passionnent. Entre une recette végane – elle nous dit le plus grand bien de la mousse au chocolat montée avec du jus de pois chiches –, elle nous conte son quotidien.

Son job de serveuse dans un restaurant végétalien lausannois où sa sœur officie comme cuisinière, les cours et ateliers d’éveil artistique pour enfants qu’elle donne dans un musée lausannois, ses projets de retour aux sources. Une vie au-delà de la mode.

Texte: © Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Jeremy Bierer