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18 juillet 2014

Au cœur sauvage du Saanenland avec Cosey

Peu connu des Romands, le lac d’Arnon, dans la vallée de Tschärzis à quelques kilomètres de Gstaad (BE), est un des terrains de prédilection de Cosey. Le dessinateur de BD y trouve calme et inspiration.

Cosey, auteur de BD: «Oui, c’est l’inconnu qui me fait marcher. L’inconnue aussi...»
Cosey, auteur de BD: «Oui, c’est l’inconnu qui me fait marcher. L’inconnue aussi...»

Il a hésité sur les itinéraires. Pas envie de rester sur les chemins battus. Besoin d’espace sauvage comme une page neuve. Sûr que Cosey, célèbre auteur de BD, n’aime pas la répétition, ni en art ni dans la vie. «Le plaisir, c’est de découvrir autant que possible. J’ai besoin de changer de parcours, sinon ça me casse les pieds!»

C’est équipé de son sac à dos, enjolivé de différents tissus de ses voyages – une soie du Japon, une étoffe du Burkina Faso, un carré jaune du Tibet – et d’une solide paire de chaussures qu’il nous embarque finalement pour un sentier inédit dans une région qu’il connaît bien: le Saanenland (BE).

Il y a quelque chose de magique ici, avec des vues magnifiques, une ambiance paisible et plein de sentiers de rando. Je les ai bientôt tous faits!

En toutes saisons, été comme hiver, hiver surtout. Où il dévale les pentes du Walighürli à ski, longe le lac blanc et rejoint Feutersoey par la route – «Rien de plus beau que le bruit de la glace qui craque.»

Ambiance mythique dans les alpes bernoises.
Ambiance mythique dans les alpes bernoises.

Mais le sentier du jour est une première. On laisse derrière soi le lac d’Arnon, perle du pays de Gessenay, dans son écrin de sapins et de crêtes inhabitées qui lui donnent un petit air canadien. Et on monte doucement jusqu’à Blatti à travers forêt de conifères chargés de lichen et pâturages fluorescents sous la pluie. Cosey s’immobilise soudain, fixant les écorces un peu plus loin. «J’aime ces troncs mauves presque roses. On croit toujours qu’ils sont bruns, mais non! Il faut voir mieux, autrement. Voir vraiment.» Sortir des cases, des conventions, enlever les étiquettes que le cerveau épingle trop rapidement. «Oui, c’est l’inconnu qui me fait marcher. L’inconnue aussi…», sourit Cosey. Qui poursuit son incessant questionnement de la vie, notamment à travers Jonathan, son alter ego de fiction depuis seize albums.

En admiration devant la nature

Débusquer un reflet dans une flaque d’eau, admirer l’architecture originale d’un chalet, s’étonner devant le contraste d’une mousse grise sur un bois rouge, s’attarder sur une touffe de fougères au vert saturé de jaune. On s’en doute, ce bon marcheur, qui a découvert la joie de la rando sur le tard, – «c’est venu petit à petit, dans les Alpes» – n’est pas du tout intéressé par le record sportif, mais par la découverte de la beauté. «Je la ressens, je tombe véritablement amoureux, mais je ne veux pas l’expliquer. Je m’arrête quand j’ai envie d’admirer quelque chose, je m’en fous de perdre le rythme!» dit-il en filant vers un églantier pour en sentir le parfum.

Orchidées sauvages, or des astéracées, gentianes encore closes, le chemin traverse des étendues fleuries et des promesses de myrtilles. Très vite, on atteint le replat de Blatti, 1780 m, avec la possibilité de redescendre ou de continuer. «Symboliquement, ce serait bien d’aller jusqu’en haut, au col de Blatti. Non?» lance Cosey, le regard d’un bleu pénétrant, presque insoutenable, qui semble percer la surface des choses.

Un carnet et un crayon permettent à Cosey d’attraper au vol une forme ou une idée.
Un carnet et un crayon permettent à Cosey d’attraper au vol une forme ou une idée.

On repart à travers la bruine et les pâturages détrempés. A l’encontre de cette montagne qui lui est indispensable. Artistiquement et existentiellement. Puisque le bédéaste lausannois, 64 ans, s’est installé dans les Alpes vaudoises depuis belle lurette. «Oui, j’aime dessiner cet univers minéral qui s’approche de l’abstrait et qui offre une grande liberté. Mais j’apprécie aussi son calme, la paix, le ciel bleu profond. Je m’y sens bien tout simplement.»

Dernier raidillon avant le sommet, à travers des buissons de rhododendrons, le sentier se fait étroit et on débouche sur une crête, au col de Blatti. La vue s’ouvre presque jusqu’à Gsteig sur une vallée de cascades et de verts lumineux, de parois sombres et d’arêtes fantomatiques où défilent des silhouettes d’arbres. Les nuages bas jouent les écharpes autour du cou des montagnes et, pour un peu, on s’attendrait à voir surgir des Hobbits.

«Je suis amoureux de la nature. Quand je la quitte, je suis triste, comme de quitter la femme que j’aime», lâche celui qui s’arrête parfois pour embrasser une fleur, un arbre, quand personne ne le regarde. Ou sortir son carnet de croquis, qu’il emporte toujours. Un feutre fin ou un crayon gras, de quoi attraper au vol une forme, une ligne, noter des couleurs ou même des bouts de dialogue. Tout un matériau qu’il laisse mûrir et dont il tirera peut-être le fil d’une histoire.

Approcher la réalité grâce à la fiction

La descente se fait par un autre sentier, en suivant la direction Seeberg. Pâturages, vaches claires qui ruminent lentement. On aperçoit soudain l’émeraude du lac à travers la fenêtre des troncs. Cette réalité fugace que l’auteur essaie d’approcher avec ses encres et ses crayons, en toute sincérité. «La fiction est une très belle approche de l’être humain, pas une évasion. Elle est même souvent plus pertinente qu’une analyse psychologique.»

On rejoint notre point de départ, l’auberge, le lac, les barques au repos. Avant de reprendre la route et de prendre congé. En arrivant chez lui, Cosey relève son courrier dans la boîte aux lettres. Sourire lumineux. «Certains lisent Le Monde. Moi, je suis abonné à Spirou!» lance-t-il en agitant le journal, avant de rentrer chez lui, en sautillant comme un gamin.

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christophe Chammartin , Christophe Chammartin/Rezo.ch