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24 novembre 2016

Coup de chaud sur les stations

Hausse des températures et désintérêt pour le ski: le tourisme alpin se bat dans un contexte défavorable. Les solutions existent, entre diversification estivale, activités de loisirs hivernales et tentative de redonner le goût de la glisse aux nouvelles générations.

A Leysin, lors des 
vacances de Noël l’an dernier, la neige avait fondu en raison des températures trop douces pour la saison.
A Leysin, lors des 
vacances de Noël l’an dernier, la neige avait fondu en raison des températures trop douces pour la saison.

Cela ne pouvait pas mieux commencer. Début novembre, les stations de ski ont vu l’arrivée d’une neige abondante. Suivie d’une avalanche de communiqués triomphaux. Puis de coups de fœhn dévastateurs. Comme pour rappeler la réalité de la menace climatique:

des températures qui devraient s’élever de 2 à 4 degrés dans les prochaines décennies et repousser la limite de la neige d’environ 700 mètres.

«Les acteurs concernés sont certes conscients de la réalité climatique qui se dessine, explique Christophe Clivaz, professeur associé à l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de l’UNIL et auteur de Tourisme d’hiver: le défi climatique, mais ils ont tellement de pression, notamment économique, qu’ils recherchent surtout des solutions à court terme, d’un hiver à l’autre.»

Certains sont meilleurs élèves que d’autres. L’évolution climatique est ainsi l’un des facteurs retenus par le canton de Vaud pour entamer un cycle d’investissements dans les stations. «Même si pas mal d’argent sera mis dans l’enneigement artificiel et le renouvellement des installations», regrette Christophe Clivaz. En plus du réchauffement climatique, une autre menace en effet est déjà à l’œuvre:

Le marché du ski, en stagnation depuis quelques années, s’avère aujourd’hui carrément en régression.»

Les statistiques à cet égard ne sont pas encourageantes: 20% des journées-skieurs sur les dix dernières années ont été perdues. «Le gâteau se réduit, il n’y a pas de miracle. Des stations vont rester sur le carreau.» Avec l’enneigement, la taille et la rentabilité devraient être ainsi les autres critères de soutien public: «Il faudrait aider les petites stations à se rapprocher entre elles plutôt que de financer des infrastructures.»

L’option de la neige artificielle

Une option que ne s’apprête que partiellement à suivre la nouvelle loi valaisanne en gestation sur le soutien aux remontées mécaniques.

«Elle prévoit de donner de l’argent à fonds perdus essentiellement pour l’enneigement mécanique et le renouvellement des installations de remontées mécaniques, sans exigence de fusion des sociétés exploitant le même domaine skiable. Elle n’amène en outre aucune réflexion concernant la saison d’été où il y a pourtant un potentiel à développer pour les remontées mécaniques.»

Pour la climatologue Martine Rebetez, les stations de basse altitude ont encore néanmoins de bonnes cartes à jouer. «Dans les Alpes vaudoises par exemple, les altitudes ne sont pas très élevées, mais il y a beaucoup de précipitations qui, pour l’instant, l’hiver, tombent majoritairement sous forme de neige. On veille à maintenir des accès aux pistes les plus élevées, et avec les techniques actuelles on sait préparer les pistes pour maintenir la neige sur des sols qui en nécessitent d’ailleurs moins qu’en haute montagne.»

Reste la solution miracle de l’enneigement mécanique. «On arrive pour la Suisse à 50% des pistes enneigées artificiellement», explique Christophe Clivaz. De quoi certes assurer l’enneigement, mais «pour autant que les conditions climatiques, qui varient d’une saison à l’autre et à l’intérieur des saisons très rapidement, le permettent. Cela pourrait devenir de plus en plus compliqué.»

Martine Rebetez confirme: «Pour que cela marche, il faut que les températures soient assez basses et qu’il n’y ait pas ou peu de pluie. Or, c’est surtout le mois de décembre qui est concerné par l’enneigement artificiel et à cette époque entre 1000 et 1500 mètres, il arrive de plus en plus souvent qu’il fasse chaud et qu’il pleuve.»

Autre inconvénient pointé par Christophe Clivaz: «Cela a un coût et c’est l’une des raisons de l’augmentation des forfaits ski.»

Face à ces sombres perspectives, un maître mot: diversification.

Fini le temps où chacun voulait «skier toute la journée, quelle que soit la météo».

Selon Christophe Clivaz, il s’agit désormais de proposer une combinaison d’attractions diverses, plutôt qu’une activité phare comme le ski a pu l’être. «Un axe qui se développe, c’est le bien-être, les bains thermaux évidemment, mais on peut imaginer aussi des semaines de méditation, de remise en forme.» D’autres voies peuvent être explorées comme «la culture, le patrimoine, l’événementiel, le Land Art (art dans la nature, ndlr), les galeries, les petits musées et ou encore l’œnotourisme.»

Des produits clés en main

Mais le grand fantasme, c’est le tourisme quatre-saisons. «Pas mal d’enquêtes montrent que la randonnée est la motivation principale d’un séjour à la montagne», résume Christophe Clivaz. Encore faut-il ne pas se contenter «de dire les chemins sont là, débrouillez-vous. Il faut proposer un produit clés en main. De nombreux touristes se plaignent de devoir marcher des kilomètres en montagne sans que rien ne leur soit proposé. C’est d’autant plus regrettable que le randonneur a un profil socio-économique supérieur.»

Le même raisonnement vaut pour le vélo et le VTT. «Il faut proposer un vrai produit comme on peut le trouver en Italie ou en France avec des hôtels prévus spécialement pour les cyclistes, des places pour les vélos, des ateliers de réparation, etc.».

Enfin, s’agissant du tourisme estival, le réchauffement climatique pourrait jouer cette fois en faveur des stations alpines. «Le bassin méditerranéen aussi va se réchauffer considérablement. A 40 degrés au bord de la mer, on peut imaginer que les estivants vont vouloir préférer la fraîcheur des montagnes.»

«Avec l’été, on parle de quantité beaucoup plus faibles que les quantités de journées-skieurs que nous continuons de générer. Ce sont deux planètes de tailles complètement différentes. Nous réalisons 20% de la fréquentation hors de la saison de ski, mais ça ne représente même pas 10% du chiffre d’affaires annuel.»
«Avec l’été, on parle de quantité beaucoup plus faibles que les quantités de journées-skieurs que nous continuons de générer. Ce sont deux planètes de tailles complètement différentes. Nous réalisons 20% de la fréquentation hors de la saison de ski, mais ça ne représente même pas 10% du chiffre d’affaires annuel.»

Ovronnaz (VS): entre deux planètes

«Le réchauffement, ça fait trente ans qu’on en parle, on peut donc difficilement jouer la surprise.» Gianluca Lepori, directeur de Téléovronnaz, se souvient que dès sa prise de fonction en 1999 la volonté était déjà là de développer des activités estivales et aussi parallèles au ski. Tout en rappelant aussitôt qu’«on ne rentabilisera pas un télésiège à dix millions en vendant des simples courses pour des balades à pied.»

Bien sûr, Gianluca Lepori reconnaît que «la randonnée d’été actuellement, c’est un méga trend». Que le marché estival est en augmentation, et le ski «en diminution». A cette nuance de taille: «Avec l’été, on parle de quantité beaucoup plus faibles que les quantités de journées-skieurs que nous continuons de générer. Ce sont deux planètes de tailles complètement différentes. Nous réalisons 20% de la fréquentation hors de la saison de ski, mais ça ne représente même pas 10% du chiffre d’affaires annuel.»

Il admet certes que le ski subit la concurrence d’autres activités hivernales, qu’il se pratique désormais surtout quand les conditions sont quasiment parfaites. «Mais développer les activités estivales et les alternatives au ski n’a de sens que si le produit principal, le ski, ne s’effondre pas.»

Et pour que le produit principal ne s’effondre pas, Gianluca Lepori a quelques idées: «Il faut redonner le goût du ski, rappeler que cela reste une activité extraordinaire, un monde magique, être dans la montagne sur la neige. Ne serait-ce que pour donner envie aux enfants de s’y mettre.»

Jean-Marc Udriot plaide pour une utilisation raisonnable de l’enneigement artificiel.
Jean-Marc Udriot plaide pour une utilisation raisonnable de l’enneigement artificiel.

Leysin (VD): L’union et la pédagogie

«Le déclin du ski est clair et net. Le problème c’est que jamais les activité alternatives ne génèrent autant de chiffres d’affaires que les journées-skieurs.» Jean-Marc Udriot, syndic de Leysin et directeur des remontées mécaniques, veut pourtant rester optimiste: «Nous cherchons des solutions et il en existe.» Parmi lesquelles donner ou redonner le goût du ski aux jeunes. «Nous utilisons une plateforme de réservation en collaboration avec les hôteliers et les écoles suisses de ski pour favoriser les camps scolaires. Nous collaborons aussi avec un opérateur téléphonique qui organise des après-midi de ski pour les élèves de collèges.» Dans le même ordre d’idées, Leysin finance et exploite le ski-lift et le tapis du Chalet-à-Gobet: «Ce n’est pas une affaire rentable, plutôt une question d’image et de marketing.» Histoire de réveiller les ardeurs citadines à la glisse.

Face au réchauffement et au manque de neige, Jean-Marc Udriot plaide pour une utilisation raisonnable de l’enneigement artificiel. «Les canons nous assurent l’enneigement à la période délicate de Noël quand la clientèle est là. Je ne prétends pas qu’il faut enneiger partout, parce que d’abord ça coûte cher, mais au moins les pistes principales.»

Parmi les alternatives au ski, Jean-Marc Udriot cite la randonnée pédestre. «Les communes des Alpes vaudoises ont compris qu’il fallait investir dans des machines pour aménager des sentiers en hiver.» Les activités de loisirs peuvent également s’avérer une bonne solution de substitution. «A Leysin par exemple avec le Tobogganing Park (des couloirs de glace qu’on dévale sur des chambres à air) nous faisons quand même 40 000 entrées en trois mois.»

Enfin Jean-Marc Udriot plaide pour une unification des efforts entre opérateurs et prestataires. «Il s’agit de développer et de commercialiser des produits en commun.» Ou de coordonner les investissements. «Si l’on veut changer un télésiège, il faut discuter avec les écoles de ski et les hôteliers, se demander si c’est cet investissement-là qu’il faut faire et pas un autre, comme, ce que nous avons fait à Leysin, un jardin des débutants.»

«Le tourisme estival ne suffit pas à déclencher l’acte de séjour, sans lequel on ne fait pas tourner des stations et des remontées mécaniques de la taille par exemple de celles de Zermatt.»
«Le tourisme estival ne suffit pas à déclencher l’acte de séjour, sans lequel on ne fait pas tourner des stations et des remontées mécaniques de la taille par exemple de celles de Zermatt.»

Moléson (FR): Un modèle précurseur mais pas forcément imitable

Moléson n’a pas attendu le réchauffement pour se diversifier et lorgner du côté de l’été. Au début des années 1980, la situation était critique. Surtout que le centre de vacances, avec des logements qui devaient alimenter les remontées mécaniques en visiteurs, n’avait finalement pas vu le jour.

Une analyse différente a alors été faite: «30% du chiffre d’affaires était déjà réalisé l’été. En mettant en valeur un panorama unique, le pari a été fait d’arriver à des saisons estivales bénéficiaires», raconte le directeur de la station Antoine Micheloud.

Des investissements sont faits dans ce sens, avec le développement d’un bob-luge, d’un déval-kart, d’un minigolf et d’autres activités. «Aujour­d’hui, nous réalisons 65% du chiffre d’affaires en été.»

Pour lui, l’équation est simple: «Le tourisme estival ne suffit pas à déclencher l’acte de séjour, sans lequel on ne fait pas tourner des stations et des remontées mécaniques de la taille par exemple de celles de Zermatt.» Moléson n’a pas ce problème, avec des infrastructures estivales se réduisant à un téléphérique, un funiculaire et trois restaurants. «Avec notre tourisme de proximité, des gens qui viennent à la journée, nous arrivons à tourner.»

Un petit miracle qui n’est possible, selon Antoine Micheloud, que grâce à la qualité naturelle du site, «la montée au Moléson, le panorama, le fait que la montagne se voit de loin. Vous prenez la même destination à 30 kilomètres, à gauche ou à droite, ça ne marchera pas.»

Avec des ressources financières limitées, Moléson a fait le choix d’investir dans les animations plutôt que les infrastructures. «L’été dernier par exemple nous avons proposé des nocturnes jusqu’à 23 h avec vin et tapas et la montée offerte aux dames. L’idée, c’est de présenter le site de plusieurs manières différentes de façon à ce que les gens aient envie de venir plusieurs fois dans la saison.»

Auteur: Laurent Nicolet