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11 juin 2012

Crise du logement: l’exode des familles

Trouver un appartement à Lausanne ou à Genève à un prix abordable est de plus en plus difficile pour la classe moyenne. Nombreux sont ceux qui choisissent de partir.

Une villa au dessus du lac Léman
Sur l’arc 
lémanique, 
trouver 
un logement 
ressemble pour 
de nombreuses 
familles à un 
chemin de croix.

Famille genevoise ou lausannoise cherche 4 ou 5 pièces désespérément. L’annonce pourrait faire le tour des journaux de l’arc lémanique tant la crise du logement y est aiguë. Avec un taux de vacance de 0,25% à Genève et de 0,5% dans le canton de Vaud et des prix qui flambent, trouver un appartement en zone urbaine relève du parcours du combattant. A tel point qu’après l’arrivée d’un nouvel enfant, de plus en plus de familles de la classe moyenne, pourtant désireuses de rester sur l’arc lémanique, sont contraintes à l’exode.

Les logements sont trop chers pour deux tiers des Lausannois.
– Grégoire Junod, municipal lausannois

Si pour ces tribus départ rime parfois avec accès à la propriété, quitter «leur» ville ne se fait pas toujours de gaieté de cœur. La décision de partir est dans de nombreux cas l’aboutissement de longs mois de recherches infructueuses. Future exilée lausannoise, Nathalie Robert se dit «en colère», elle qui s’apprête à quitter la capitale vaudoise pour Yverdon avec sa famille et après y avoir vécu dix ans (lire encadré). «Je ne comprends pas une telle flambée des prix. Dans mon immeuble, un appartement de la même taille que le nôtre s’est libéré il y a deux ans. La gérance l’a rénové et le nouveau loyer est de 500 francs supérieur au nôtre!» Elle et son mari ont finalement franchi le pas et décidé de devenir propriétaires. Même si le marché de l’immobilier est à la hausse (plus de 30% en dix ans pour l’ensemble de la Suisse selon une étude parue en mai dernier).

«Les prix ont perdu la tête»

Cette réalité des prix, le municipal lausannois du logement Grégoire Junod la connaît bien: «Des études récentes réalisées par nos services montrent qu’aujourd’hui les logements disponibles sur le marché sont trop chers pour deux tiers de la population.» La faute au dynamisme économique de l’arc lémanique, qui a vu l’implantation de nombreuses entreprises étrangères, et à la croissance démographique, deux facteurs pointés du doigt depuis longtemps. Mais ce n’est pas tout. Le municipal dénonce «des prix qui ont perdu la tête», loin des coûts réels de construction, et des augmentations abusives lors de changements de locataires. «A Lausanne, relève-t-il, le prix des appartements à vendre a augmenté de 60% en cinq ans en raison d’une forte spéculation sur le prix des terrains notamment.»

«C’est le principe de l’offre et de la demande»

Président romand de l’USPI, l’Union suisse des professionnels de l’immobilier, le Genevois Hugues Hiltpold admet que certains propriétaires fixent des prix trop élevés. «C’est le principe de l’offre et de la demande. Je ne dis pas que c’est bien, mais c’est humain.» Il le reconnaît, «pour une famille, se loger à Genève est malheureusement devenu inaccessible». Mais, poursuit-il, la situation actuelle est avant tout le résultat d’un manque d’anticipation de la part des autorités, de procédures administratives lourdes et des trop nombreuses oppositions qui retardent les projets de construction. C’est aussi le fait d’une politique fiscale trop attractive à l’égard des multinationales, déplore quant à lui Carlo Sommaruga, secrétaire général de la section romande de l’ASLOCA (l’Association suisse des locataires). Le Genevois prône une participation active de ces dernières à la création de nouveaux logements lorsqu’elles viennent s’implanter. En les contraignant, par exemple, à contribuer à un fonds de développement.

Vers une politique proactive

Souvent accusés de ne pas avoir vu venir l’afflux de futurs résidents (les prévisions démographiques estiment leur nombre jusqu’à 100 000 à Genève et 150 000 dans le canton de Vaud d’ici 2030), les pouvoirs publics tentent aujourd’hui d’enrayer le phénomène. Genève prévoit de construire 2500 logements par année durant les vingt prochaines années, notamment grâce au déclassement de zones villas et agricoles en zones à bâtir et en facilitant les procédures administratives. De son côté, Vaud fait du logement l’une des priorités de la nouvelle législature.

Les autorités planchent sur des solutions

Car l’exode de plus en plus massif des classes moyennes résidant en ville préoccupe les autorités. «Nous sommes en train de proposer des stratégies plus proactives pour soutenir aussi la construction de logements destinés à cette catégorie de la population», explique Samuel Royer, chef de l’Unité logement du canton de Vaud. Parmi les pistes: accompagner les gros projets dans leurs procédures administratives, encourager les objets à «loyers abordables» et soutenir la mise sur pied de politiques communales du logement plus globales et systématiques. «Toute la difficulté sera de faire revenir les classes moyennes au centre ville», prévient Grégoire Junod. Pour y parvenir, Lausanne mise sur le développement de logements d’utilité publique comme les coopératives, suivant l’exemple de Zurich.

La tendance n’est toutefois pas près de s’inverser. Pourtant, comme le rappelle Hugues Hiltpold, au début du XXe siècle Genève a connu la crise inverse. On trouvait alors les annonces suivantes: «Appartement à louer, les trois premiers mois de loyer offerts»…

«Les prix en Suisse étaient rédhibitoires»

Fabien et Claudine Christinet ont trouvé leur bonheur dans un petit village situé sur les hauts de Saint-
Julien-en-Genevois (F), à dix minutes en voiture de la Suisse.
Fabien et Claudine Christinet ont trouvé leur bonheur dans un petit village situé sur les hauts de Saint-
Julien-en-Genevois (F), à dix minutes en voiture de la Suisse.

Claudine, 29 ans, assistante dentaire, actuellement au foyer, et Fabien Christinet, 34 ans, assistant technique, deux enfants (Eloïse, bientôt 4 ans, et Léo, 9 mois)

Jamais Claudine et Fabien Christinet n’auraient pensé vivre un jour en France voisine. «Comme tous les Genevois, nous avions une vision assez négative des frontaliers…», reconnaissent-ils. Pourtant, voilà plus d’un an que la petite famille habite Lathoy, un petit village sur les hauts de Saint-Julien-en-Genevois (F). Dans une maison bien agréable certes – campagne sous les fenêtres – mais qui était loin de constituer leur premier choix.

«Jusqu’en 2010, nous vivions à Plan-les-Ouates (GE), raconte Fabien Christinet. Nous prévoyions d’avoir un deuxième enfant assez rapidement et notre appartement devenait trop petit.» Au bénéfice d’un petit héritage, le couple envisage alors d’acheter un logement dans sa commune, à laquelle il est attaché. «Les prix étaient rédhibitoires. Et nous n’avions pas envie de rester locataires et de devoir payer entre 2500 et 3000 francs par mois.»

Les voilà donc contraints de se rabattre sur la France. Avec pour principaux critères de ne pas trop s’éloigner de leur famille et de leur nounou et de «marcher au coup de cœur: nous voulions vraiment trouver une villa qui nous plaise». Cette fois-ci, ils ont plus de chance: la quatrième maison qu’ils visitent est la bonne. «L’euro était relativement bas, nous avons donc pu l’obtenir à un prix intéressant.»

La vie est quand même moins chère en France

Satisfaits de l’arrangement? «Nous souffrons tout de même un peu de l’éloignement, notamment au niveau des transports en commun: il faut marcher 25 minutes pour atteindre le premier arrêt de bus. En revanche, dix minutes suffisent pour atteindre Plan-les-Ouates en voiture.» Claudine et Fabien Christinet ont également dû se battre avec l’administration, suisse – pour annoncer leur départ – et française: «Avec les impôts, l’immatriculation de la voiture, le permis de conduire, c’est loin d’être évident!» Mais au final, le couple estime avoir fait le bon choix: «Nous vivons dans un petit village qui a une âme, notre fille a pu être scolarisée une année plus tôt qu’en Suisse et, reconnaissons-le, la vie est quand même moins chère en France…»

«Nous sommes obligés de partir»

Nathalie Robert, 38 ans, collaboratrice scientifique, et Olivier Robert, 33 ans, œnologue, deux enfants (Lisa, bientôt 3 ans, et Eliott, 6 mois)

Deux ans. C’est le temps que Nathalie Robert a passé à chercher un appartement d’au moins 4 pièces dans le quartier Sous-Gare, à Lausanne. C’est aussi le temps que cette collaboratrice scientifique de 38 ans, mariée et maman de deux enfants, dont un bébé de 6 mois, a mis pour réaliser que son rêve de vie dans cette ville qu’elle «adore» ne se réaliserait pas.

Attablée dans son salon- salle à manger-chambre de bébé, elle raconte: «Nous vivons à quatre dans un 3 pièces d’un peu moins de 70 m2 pour un loyer de 1235 francs par mois. Mon mari et moi avons tous deux un bon salaire et je me suis dit que nous trouverions plus grand autour des 2000-2500 francs par mois.» Erreur. Avec la contrainte d’habiter près de la gare, Nathalie se rendant en train à Nyon où elle travaille, la famille a dû se résoudre à cette évidence: les prix pour un 4 ou un 4,5 pièces sont plus proches de 3000 francs que de 2000. «Débourser autant était inconcevable pour mon mari et je le comprends. Aujourd’hui, on doit tout mettre dans son loyer, tout cela pour du vent, s’énerve Nathalie. Nous ne pensions pas quitter Lausanne, mais nous sommes obligés de partir.»

Résultat: les Robert ont décidé de déménager à Yverdon, «là où les prix sont plus modérés». Et surtout de devenir propriétaires alors qu’ils n’y pensaient pas. En juillet, ils poseront leurs valises dans un duplex de 150 m2 acheté en PPE, non loin de la gare afin que Nathalie puisse se rendre facilement à Nyon, et à quelques kilomètres du lieu de travail d’Olivier, le papa. «Nous sommes tombés sur ce projet par hasard, se souvient Nathalie. Nous avons fait nos calculs, vu qu’Yverdon et Nyon étaient reliés par un intercity, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’acheter nous reviendrait moins cher que de rester locataires.» Seul hic: l’intercity Genève-Yverdon-Neuchâtel ne s’arrêtera plus à Nyon dès décembre 2012…

«On paie le prix fort»

Sacha, 38 ans, cofondateur d’une société active dans le matériel médical, et Mara, 36 ans, trois enfants (Maya, 6 ans, Ophélie, 3 ans, et Matthias, 5 mois)

«Le bébé dort dans notre chambre et les deux filles ensemble. Les pièces sont petites, la cuisine n’est pas agencée et l’on peut juste y mettre une table. A cinq, nous sommes vraiment à l’étroit.» Sacha, sa femme Mara et leurs trois enfants vivent dans un 4,5 pièces de 85 m2 à deux pas du parc de Milan, à Lausanne. Une situation qui prendra fin dans quelques mois. La petite famille quittera alors la capitale vaudoise pour un village du Gros-de-Vaud et une maison de 150 m2 achetée en PPE.

Le confort a pourtant un prix. Celui des trajets (Sacha et sa femme travaillent à Lausanne), mais aussi du manque de facilité d’accès aux diverses infrastructures (le village n’a, par exemple, pas de crèche ouverte toute la journée). Mais qu’importe. «Le marché est tel que l’on paie le prix fort pour des biens qui n’en ont pas la valeur», déplore Sacha. Et de se réjouir de ce nouveau cadre de vie pour sa tribu. «Nous aurons un jardin, les enfants pourront jouer dehors.»

Une aubaine pour ce couplede trentenaires qui caressait le rêve de devenir propriétaire «un jour» sans pour autant en faire une priorité absolue. «Après avoir cherché un appartement pendant six mois, nous avons réalisé que nous ne trouverions rien à Lausanne, ni dans les environs proches. Aujourd’hui, un appartement de 110 ou 120 m2 avec balcon revient à environ 2800 francs par mois. Et pour acheter une maison correcte, il faut compter 1,2 à 1,5 million de francs. Pour nous, c’est inimaginable, poursuit-il. Là où nous allons, nous doublerons notre surface habitable tandis que notre loyer baissera de 1950 francs à 1300 francs par mois grâce aux taux hypothécaires qui sont bas.»

Auteur: Tania Araman, Viviane Menétrey

Photographe: Thierry Parel, Mathieu Rod