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1 mai 2017

Cueillette de crapauds

En Suisse chaque année, des bénévoles sauvent 200 000 amphibiens lors des migrations printanières. Ils aident ces animaux à franchir les obstacles essentiellement routiers qui se dressent entre les forêts où ils hibernent et les étangs où ils vont se reproduire.

Les bénévoles occupés près d'un dispositif temporaire.
En Suisse, il existe près de 200 dispositifs temporaires avec barrières et bidons semblables à celui des Eplatures.

Petit matin frisquet d’avril aux Eplatures, à la Chaux-de-Fonds (NE). Une route, une ligne de chemin de fer, un filet d’eau au fond d’un talus, et à côté une rangée de garages privatifs. Une zone industrielle comme une autre. Pas vraiment l’heure ni l’endroit où l’on s’attend à croiser des crapauds.

Trois personnes pourtant sont bien là pour ça: Thierry Bohnenstengel, coordinateur romand au Karch (Centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse), Martine Lerjen et Brigitte Arnoux, toutes deux bénévoles.

Les crapauds communs tombés dans le seau,
Les crapauds communs tombés dans le seau, risquant une mort certaine, devront être ramassés rapidement.

Leur tâche consiste à ramasser les amphibiens tombés au fond de bidons installés dans le sol, au-dessus du ruisseau, le long de barrières bâchées de vert. Un dispositif temporaire pour éviter aux crapauds communs, tritons lobés et autres grenouilles rousses de voir leur migration printanière se terminer sous les roues d’une automobile.

Les amphibiens arrivent d’un petit bosquet de forêt à une centaine de mètres, ou alors des garages où ils passent l’hiver.

Ils suivent le ruisseau pour aller dans les étangs qui sont de l’autre côté» explique Thierry Bohnenstengel.

Le plan d’eau, une idée fixe

Les barrières canalisent les animaux. Après les avoir récupérés dans les seaux, les bénévoles les amènent dans les étangs, situés à quelques minutes à pied. Le truc semble fonctionner: dans les bidons ce matin-là, des poignées de crapauds communs. «Ils suivent la zone herbacée et viennent buter contre la barrière, et là ils vont partir à gauche ou à droite pour trouver la sortie en longeant la barrière et quand ils arrivent au-dessus du seau ils tombent dedans.

L’amphibien a une idée fixe, arriver au plan d’eau, il va tout droit.»

Prise de notes.
Le nombre de batraciens recueillis est recensé, et leur sexe noté.

Le choix du lieu pour installer un tel dispositif ne s’est pas fait au hasard. C’est lors d’une expertise demandée par la ville en 2013 qu’un conflit a été découvert entre une grande quantité d’amphibiens qui migraient à cet endroit et un trafic routier important. «Une évaluation a été faite pour voir s’il y avait un risque de voir disparaître cette population à cause de la circulation.

Les résultats ont montré que sans l’installation des barrières, il n’y aurait plus d’amphibiens d’ici cinq à dix ans».

Les crapauds du jour arrivent probablement de la forêt, distante d’une centaine de mètres - car ce sont plutôt les tritons qui hibernent dans les garages. «Mais le crapaud commun est capable de faire jusqu’à deux kilomètres entre la forêt où il hiberne et l’étang où il va se reproduire au mois d’avril.»

Car tel est le cycle annuel de l’amphibien, animal plus terrestre qu’on imagine. «Il se reproduit dans les étangs, mais les têtards, dès qu’ils sont métamorphosés, vont sortir de l’eau pour s’en aller vivre dans les prairies ou plus encore les forêts». D’où cette migration printanière aller et retour, qui est souvent source d’hécatombe.

Les dispositifs temporaires avec barrières et bidons, il en existe environ 200 en Suisse. Quant aux passages permanents, les crapauducs, avec des tubes qui passent sous la route et des plaques de bétons qui canalisent les amphibiens, ils sont au nombre d’environ 500.

Mais on estime qu’il existe un millier de sites avec des conflits entre le trafic routier et les amphibiens.»

Une espèce menacée

La problématique n’est pas nouvelle mais a beaucoup évolué au fil des années, comme le rappelle Thierry Bohnenstengel. «Les premiers conflits datent des années 1960, mais alors pas pour une question de protection des amphibiens, plutôt de sécurité routière: à l’époque, il y avait tellement d’amphibiens qui se faisaient écraser que les routes en devenaient glissantes.»

Aujourd’hui, on n’en est plus là: les populations d’amphibiens seraient en régression, «même le crapaud commun qui est une espèce encore relativement fréquente, et malgré la prise de ce type de mesures».

Les bénévoles amènent les amphibiens dans l'étang.
Après avoir récupéré les batraciens dans les seaux, les bénévoles les amènent dans les étangs.

A la Chaux-de-Fonds, vu l’altitude, les barrières sont posées de mi-mars à fin avril et nécessitent l’intervention de bénévoles tous les matins et tous les soirs. «Si on laisse les crapauds toute la nuit dans les bidons, le putois par exemple viendra se servir, et la journée ils dessèchent à cause du soleil ou seront mangés par les hérons ou les corneilles». Sans parler des amateurs de cuisses de grenouilles. «C’est déjà arrivé...»

La faiblesse des dispositifs temporaires réside dans le fait qu’ils ne sont installés que pour le trajet aller de la migration, à savoir de la forêt à l’étang. «Quand les amphibiens repartent dans l’autre sens, ils peuvent se faire écraser et notamment les jeunes.

Avec plus de 3000 voitures par jour sur une route, la barrière temporaire ne sert à rien, il y a trop d’écrasement dans le sens du retour et donc pas de renouvellement de la population».

Si le retour n’est pas sécurisé c’est que, contrairement à l’aller où les espèces migrent en groupe et sur un espace de deux semaines, il peut s’étaler sur plusieurs mois, «jusqu’en juillet». Impossible donc de trouver suffisamment de bénévoles qui viendraient chaque soir et matin sur un laps de temps aussi long «et pour ne trouver chaque fois qu’un ou deux individus dispersés».

Par amour de la nature

Un crapaud tenu dans des mains.
Les amphibiens, menacés par la circulation, sont en régression.

La solution idéale est évidente: les passages permanents. Sauf que cela coûte cher. «Environ 1000 francs le mètre. Et ici sur le site des Eplatures, il y aurait 600 mètres de barrières à poser, on arrive vite à des sommes conséquentes». C’est pourquoi l’installation de telles structures se fait généralement lors de la rénovation des routes. «Les coûts diminuent, si on ne doit pas ouvrir la route exprès.» Mieux: lors d’un projet routier, la prise en charge des tunnels pour les amphibiens «peut faire partie des mesures de compensation».

Retour aux bidons. Brigitte et Martine recensent leur cueillette, notent le nombre d’animaux recueillis dans chaque seau, ainsi que leur sexe. Des récipients numérotés pour savoir «là où il y a le plus de passage, et pouvoir ensuite adapter les mesures à prendre. Ce serait bête d’installer une barrière et un tunnel permanent, là où il n’y a pas, ou peu d’amphibiens».

Brigitte montre son seau «Dans celui-là, voyez, il y a huit crapauds, ils sont bien réveillés maintenant, ils essaient de faire la courte échelle pour sortir.» Les seaux ne contiennent pas d’eau mais une éponge humide.

Il peut y avoir des rongeurs qui tombent dans les bidons et s’il y a de l’eau, ils se vont se noyer. Et puis, avec de l’eau, la profondeur est moins élevée et les crapauds pourraient plus facilement s’échapper»,

Thierry Bohnenstengel, Martine Lerjen et Brigitte Arnoux avec leur équipement.
Thierry Bohnenstengel, Martine Lerjen et Brigitte Arnoux tentent d’empêcher une issue fatale à la migration printanière des batraciens.

précise Thierry Bohnenstengel. S’agissant de ses motivations, Brigitte explique «aimer ces petites bêtes, et la nature. J’ai envie de participer». «Je me suis toujours intéressée à la nature, raconte de son côté Martine, c’est quelque chose que j’apprécie vraiment. Je le fais aussi par amitié, nous sommes tout un groupe, on fait ça avec plaisir et intérêt».

Ça n’a l’air de rien, mais en Suisse, chaque année, les bénévoles sauvent 200 000 amphibiens.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Matthieu Spohn