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12 juin 2015

Cultiver le cervelas au pays du hot-dog

Je ne suis pas très «Grütli», saucisse et fanions. Fier d’être Suisse, oui, mais pas excessivement patriote. Le 7 juin 2015, un petit quelque chose a changé.

Les victoires du FC Sion et de Wawrinka ont une autre saveur lorsqu'elle sont fêtées entre Suisses de l'étranger.
Les victoires du FC Sion et de Wawrinka ont une autre saveur lorsqu'elles sont fêtées entre Suisses de l'étranger.

A la 60e, Carlitos a mis tout le monde d’accord (Il a marqué le troisième but du FC Sion face à Bâle, remportant ainsi la Coupe de Suisse, réd.). Presque dans la foulée, Wawrinka a fini Djokovic (Stanislas Wawrinka a gagné la finale de Roland-Garros, réd.). Et dans le salon new-yorkais transformé en joyeuse tribune pour quelques hystériques Helvètes d’Amérique, j’ai ressenti un très joli frisson. Même chanté un bout d’hymne!

L’expatriation décuple-t-elle les émotions? Elle soude et elle rassemble, assurément.

Nous étions une petite vingtaine, Valaisans, Vaudois, Suisses alémaniques. De parfaits inconnus pour certains. Des copains que l’on rencontre occasionnellement pour d’autres. Quelques fidèles aussi, connus ici par la poésie des circonstances, et devenus, peut-être, déjà des amis.

J’ai vécu une deuxième vaguelette d’émotion durant l’après-midi quand j’ai dû raconter notre prouesse aux Américains. Le doublé, la valeur historique de cette matinée, ce serait, émotionnellement parlant, et ramené aux proportions de la Confédération, comme si l’équipe d’une même ville aux Etats-Unis gagnait un Super Bowl puis une finale de NBA le même jour. Ou bien?

-So Xavier… the Swiss team won, right?
-Ouiiiiiiiii! Enfin, pour le foot, ce n’était pas la Suisse. C’était l’équipe de notre ville. Elle a gagné treize fois en treize matchs. Et… comment dire… c’est important, parce que… C’est important pour… le symbole, pour l’Histoire, pour la postérité. Il y a treize étoiles sur notre drapeau, tu vois…
-Oh… I see… awesome!
-Oui, c’est ça, awesome!
-You look tired…
-Hein? Oh, peut-être parce que j’ai bu ma première Corona à 8h30…
-! There you go… grab some piece of cake…
-Euh…merci, mais non. J’ai mangé de la salade de pommes de terre, du cervelas et de la raclette ce matin
-!

N’est-ce pas aussi ça, être Suisse? Assumer, tête haute, ses particularismes alimentaires. Ne pas devoir se justifier pour un «p’tit coup de blanc» en dehors des horaires. En tirer, même, une certaine fierté comme lorsque tu déballes une plaque de chocolat Ovomaltine ou que tu passes devant chez Rolex, sur la 5e Avenue. Ça change des banquiers fraudeurs et des Sepp-Blattereries.

Le sentiment d’être suisse est tout à fait autre chez les enfants, naturellement. Balthazar: «La Suisse pour moi? C’est quand on monte au chalet en voiture.» Romane: «C’est grand-papa et grand-maman.» Et juste après: «Dady, j’ai dormi avec mon gant de baseball. C’était my dream.»

Même brassage exotique dans nos classeurs. Derrière un récent courrier du maire de New York Bill de Blasio contenant nos cartes d’identité new-yorkaises: notre inscription à l’AVS des Suisses de l’étranger et une missive de Maurice Chevrier, chef du Service des affaires intérieures et communales, confirmant notre «inscription dans le registre électoral cantonal». On a aussi reçu nos bulletins de vote pour le 14 juin. La démocratie directe nous a rattrapés outre-Atlantique, comme 732 000 Confédérés vivant à l’étranger, la fameuse 5e Suisse.

Mais revenons à l’essentiel, le FC Sion (…) et ce qu’en a dit, au lendemain du sacre, le sociologue Gabriel Bender dans Le Nouvelliste: «C’est une institution interculturelle qui vit de la migration et du métissage». Ça, c’est encore plus beau vu d’Amérique.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez