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9 juillet 2012

Culture en jachère

Jacques-Etienne 
Bovard, deviendrait presque nostalgique de son bon vieux temps en classe...

Portrait de Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne 
Bovard, professeur 
et écrivain

Coup de gueule, coup de vieux, puis pinte de bon sang l’autre jour au gymnase. Dernier cours de l’année. Depuis une demi-heure, je vois bien que tout ce que je dis de l’influence de Rousseau sur Laclos ne fait qu’approfondir la somnolence de mes ouailles. Pour une fois en avance, ils ont la veille déjà fêté les vacances – Dieu seul sait comment, mais leurs yeux vitreux suggèrent assez jusqu’à quelle heure… «En somme, je pourrais aussi bien tenter d’instruire les cabillauds du supermarché! Ils seront plus frais que vous, en tout cas!» leur exclamé-je enfin, à bout de patience.

Ce qui les fait rigoler, car ils savent qu’au fond je ne suis pas méchant, et en l’occurrence trop fatigué pour me fâcher vraiment. De guerre lasse, je les lâche dix minutes avant la sonnerie. Ils s’égaillent en meute revigorée vers l’été suave. Oui oui, mais un travail écrit «surprise» le lundi de la rentrée, songé-je en leur souhaitant âprement de bonnes vacances, me vengera de tout…

Resté dans la classe, celle précisément où j’ai bredouillé mes premières analyses de texte en 1977, sous la férule redoutable et chère de Jacques Chessex, je sens soudain les années qui ont passé. Bon Dieu, tout ce qui a changé: cours encore le samedi matin, pas d’ordinateurs, pas de smartphones, et on lisait, on écoutait, on était conscients du privilège, on… Bon Dieu, ou si c’est moi qui suis en train de sombrer déjà vieux con?

Mon regard tombe sur un amoncellement de dossiers sur un rebord de fenêtre. Maths, biologie, allemand jetés pêle-mêle, géographie, histoire, anglais, et tiens, mes si belles fiches de rhétorique, torchonnées… «Décadence!» se dit le vieux con, «à quoi bon encore enseigner?» «Oh, dis donc, rappelle-toi tes propres 17 ans!» proteste l’ado encore vivace. C’est vrai… Et quels sont ces livres, sur le rebord de la fenêtre suivante? Platon: L’Apologie de Socrate, La Boétie: Discours de la servitude volontaire, Baudelaire: Les Fleurs du Mal, Euripide: Théâtre complet, certes scandaleusement dépenaillés, mais soulignés aussi, annotés, lus, enfin. Lisais-tu mieux, toi, il y a tant d’années? N’y a- t-il pas de quoi te réjouir plutôt de ce que ces œuvres soient encore vivantes, plantées là comme des graines dans la jachère de l’été? Que sais-tu de ce qui fleurira?

Bon, pour la «surprise», j’attendrai peut-être la fin de la semaine…