Archives
8 avril 2016

Cyclo-clepto-newyorko-mania

«Bougre d’extrait de crétin des Alpes»; «Bayadère de carnaval»; «Amiral de bateau-lavoir». J’emprunte au Capitaine Haddock pour ne pas vous choquer. Mais c’est, en gros et en moins obscène, ce que j’ai hurlé, dans la rue, au pied de la barrière où gisait le cadavre en lambeaux de ma chaîne-cadenas lorsque, il y a 574 jours, on m’a volé mon vélo. Ici, devant chez moi. A Brooklyn.

Une personne à vélo dans les rues de New York, en arrière plan un bâtiment arborant les drapeaux suisse et américain.
Les vols de vélos aux Etats-Unis représenteraient un marché de 350 millions de dollars.

Oui, c’est ça, 574 jours. Et ce n’est toujours pas digéré. Les cyclophiles me comprennent. Acheter un vélo n’est pas anodin. C’est s’acheter un tronçon de liberté. Le mien était «rise dark blue». Bleu comme un lever du jour. Unique. Un Commençal. Une marque un peu en marge, de la principauté d’Andorre.

Ensemble, en Suisse, nous avions fendu les monts et les vaux, bravé les cols et les lacs de montagne, cultivé l’amitié dans l’effort en attendant la bière du réconfort. Ici, tout cela s’est évanoui en une nuit à la pince-monseigneur.

Ne pensez pas que je rumine. Je constate simplement l’ampleur du phénomène dans les rues de New York. Mon copain Sébastien, qui est venu me rendre visite, l’autre jour, sur son beau Trek noir mat, se remet à peine de son dernier vol. Sébastien est pourtant prudent ascendant hyper-méfiant: deux cadenas en U acier trempé + système de fixation de roues et de guidon indévissable avec une clé imbus. Mais par commodité, il avait cadenassé le sien à une structure d’échafaudages que les «Zapotèques de tonnerre de Brest» ont démonté pour s’emparer de la monture.

On a juré ensemble un moment en se racontant nos histoires de vélos volés. Une dame qu’il a croisée peu après sa déconvenue en était à son quatorzième. En 2012,
un réalisateur et cycliste new-yorkais, Casey Neistat s’est filmé dans la rue en train de voler son propre vélo pour observer la réaction des gens (voir vidéo ci-dessous). Quatre fois sur cinq, aucun passant n’y prêtait attention. Il a même commis son larcin devant un commissariat de quartier. Les flics? Ils ont évidemment d'autres chats à fouetter.

Se balader dans les rues de New York et tomber sur un vélo désossé auquel on a honteusement arraché une roue, une selle, une fourche, est donc devenu si courant qu’on n’y fait plus vraiment attention. Comme on ne compte pas les pierres tombales dans un cimetière. Mais les chiffres font mal. Puisque les cyclistes pendulaires sont en augmentation - 21 000 en 2015 contre 7000 dix ans auparavant - les vols aussi prennent l’ascenseur: 2894 déclarations en 2011, un peu moins de 5000 en 2014, selon le Département de police de la Ville de New York (NYPD).

Les associations de défense des droits des cyclistes estiment que 15 à 20% seulement des vélos volés font l’objet d’une déclaration ce qui fait, à la louche, au minimum 30 000 vélos volés par an dans la Grosse Pomme seulement. Une industrie souterraine très juteuse. Selon le FBI et le National Bike Registry, la valeur des vélos volés aux Etats-Unis atteindrait... 350 millions de dollars.

Si on résume. Un jus de poubelle m’a fauché mon vélo pendant que les ectoplasmes à roulettes du NYPD faisaient la sieste et que des espèces de mérinos mal peignés allaient tranquillement au boulot. Sur eBay, un patagon de zoulous a fait monter les enchères. Un Cyrano a quatre pattes a emporté la mise et se balade maintenant sur un beau Commençal bleu roi dans le Montana ou en Caroline du Nord. Et moi, comme un Macchabée d’eau de vaisselle, je me suis retrouvé à pied. Mais «fuck», quand même.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez