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26 janvier 2017

Shadowland: un spectacle d’ombres et de lumières

La compagnie de danse américaine Pilobolus fera prochainement escale en Suisse pour présenter sa nouvelle création, «Shadowland 2». Ce spectacle se démarque par l’originalité de ses numéros, aux trucages à l’ancienne.

Les ombres sont créées à partir des mouvements du corps des artistes.
Les ombres sont créées à partir des mouvements du corps des artistes.

Washington, Connecticut. Ses maisons de bois verni, ses pelouses taillées façon Wimbledon et ses drapeaux américains fièrement exposés sous chaque porche. Avec ses 3500 habitants, la bourgade est un cliché parfait de la campagne américaine. Sauf que la petite ville abrite une troupe de danse qui n’a, elle, rien de conformiste. Au contraire, elle se démarque par l’originalité de ses créations.

Cette troupe de danse, c’est Pilobolus, fondée en 1971. Ce soir, l’une de ses équipes présente en avant-première le spectacle Shadowland 2(voir les dates suisses en bas de l'article), dans le magnifique Warner Theater de la ville voisine de Torrington. Dans les coulisses, la tension est palpable. Car en plus de la population locale, une horde de journalistes européens ont été spécialement conviés à l’événement.

Vidéo: plongez dans l'univers fantastique de Shadowland 2 (Source: Youtube/Pilobusdance)

La lumière se tamise dans la grande salle et une quinzaine de danseurs entrent en scène en courant sous un air pop entraînant. Comme dans le film Les Temps modernes de Chaplin, ils s’échangent des boîtes en carton à une cadence effrénée. Mais l’un de ces objets, plus lumineux que les autres, retient toute leur attention. Et s’il était une porte d’entrée vers un univers parallèle? Bienvenue dans Shadow­land (Le monde des ombres), dont le premier spectacle avait été lancé en 2009.

De l’autre côté du miroir

Durant toute la représentation, les figures acrobatiques s’enchaînent sur le devant de la scène. Mais aussi derrière une grande toile blanche, ne laissant apercevoir au public que des ombres et des couleurs. Un peu comme si les danseurs passaient de l’autre côté du miroir, clin d’œil à l’œuvre de Lewis Carroll. Le résultat, ce sont des tableaux rythmés et pleins de poésie, dans lesquels les protagonistes se font tantôt danseurs lorsqu’ils se retrouvent sur le devant de la scène, tantôt marionnettistes à l’instant où ils passent à l’arrière de la scène.

Privilège de journaliste, nous avons eu l’occasion lors de la répétition générale de découvrir l’envers du décor. Installé à l’arrière de la scène, un unique projecteur – le «soleil» de Pilobolus, invisible pour le public présent en salle. Devant l’appareil, les danseurs mettent à contribution chaque partie de leur corps, parfois en solo, parfois en se regroupant à plusieurs, pour donner vie à l’ensemble des personnages du spectacle. «Plus on se situe proche de la source de lumière, plus l’ombre sera étendue», indique le directeur exécutif Itamar Kubovy.

Un travail d’une extrême précision et de synchronisation est donc nécessaire pour parvenir à ce rendu parfait.»

Aucune technique numérique n’est d’ailleurs utilisée tout au long de la représentation. «C’était notre but: prouver qu’à cette époque, marquée par les effets spéciaux, on peut encore faire rêver le public en ne s’appuyant que sur les facultés physiques du corps humain», poursuit l’Américain.

Itamar Kubovy, directeur de Pilobolus.
Itamar Kubovy, directeur de Pilobolus.

Itamar Kubovy, directeur de Pilobolus.

Pour comprendre d’où l’équipe tire toute cette imagination, une visite s’impose dans le quartier général de la troupe à Washington, où Pilobolus s’est installé il y a quarante ans: une petite maison de bois, comme tant d’autres, à deux pas de la forêt. «C’est l’emplacement parfait pour trouver l’inspiration, explique Lily Binns, codirectrice. A écouter la jeune femme, de nombreux artistes ont fui New York – à seulement deux heures de voiture – pour s’installer dans cet Etat voisin. «Et pas seulement parce que les prix de l’immobilier y sont meilleur marché… Mais pour y retrouver le calme et la nature.»

Des œuvres en perpétuelle réflexion

A l’intérieur, les murs sont couverts de posters, récents comme anciens, et représentant les danseurs de Pilobolus dans des figures acrobatiques toutes plus originales les unes que les autres.

Car outre son spectacle Shadowland (site en anglais) – version tout public de ses créations de danse contemporaine –, la troupe est un formidable laboratoire d’idées dont le répertoire compte plus de cent pièces. «Nos œuvres sont en perpétuelle réflexion. C’est le cas également du spectacle Shadowland 2, sur lequel nous travaillons depuis deux ans, et qui continue pourtant à évoluer au gré des répétitions», affirme Matt Kent, codirecteur artistique et chorégraphe.

Matt Kent, codirecteur artistique.
Matt Kent, codirecteur artistique de Pilobus.

Matt Kent, codirecteur artistique.

C’est peut-être la clé du succès de Pilobolus: laisser suffisamment de temps à l’imagination et à l’expérimentation: «Dans notre atelier, nous essayons librement toutes sortes de mouvements, complète son épouse et collègue Renée Jaworski. Cela nous permet de découvrir des postures inédites, que l’on décide ensuite d’intégrer ou non dans nos spectacles. D’autres fois, on pense à un élément en particulier qui s’intégrerait dans l’histoire que nous voulons conter, par exemple un animal, et on cherche ensuite une façon de le reproduire avec les ombres projetées par nos corps. De l’extérieur, notre façon de travailler peut paraître très chaotique!»

Des artistes venus de la danse morderne, du ballet, du cirque...

L’autre ingrédient essentiel, c’est la liberté de créer que se réserve la troupe. «Les journalistes cherchent toujours à nous classer dans une certaine catégorie de danse. Cela va à l’encontre de notre philosophie, qui consiste à expérimenter l’entier des possibilités de mouvements que permet le corps humain», explique Matt Kent. La preuve, c’est que les danseurs proviennent d’horizons artistiques les plus divers: danse moderne, ballet, cirque…

Chacun amène avec lui ses idées, ce qui permet au final de créer des spectacles aussi originaux!»

L'auteur de Bob l'éponge pour le scénario

Au-delà des performances de danse, le spectacle est aussi un récit méticuleusement construit. Une tâche qui n’a pas été confiée à n’importe qui, puisque le responsable du scénario n’est autre que Steven Banks, auteur principal de la série d’animation au succès planétaire Bob l’éponge. «Dès le début du projet, nous savions que nous voulions présenter une love story», confie-t-il. Mais le processus de création, pour ce genre de spectacle, est bien différent de celui des formats TV auxquels il est habitué. «C’est un travail d’équipe, indique le scénariste. Il faut faire avec les contraintes et opportunités que nous offre le corps humain.»

Quant aux inspirations, elles sont de sources très variées: «Par moments certains y verront des références au Lac des cygnes, d’autres fois à l’univers de Miyazaki ou encore dans les moments plus violents aux films de Tarantino.

Le but, c’est que le scénario soit cohérent. Mais tout en restant assez vague pour que les spectateurs soient obligés de faire travailler leur imagination.»

Finalement, reste encore à évoquer la bande-son, style pop, qui rythme l’entier du spectacle. L’œuvre du Californien David Poe, compositeur de la musique et des paroles de toutes les chansons et qui en interprète certaines. «Ecrire pour Pilobolus, (site en anglais) c’est très différent de toutes les autres compositions que j’ai déjà réalisées, confie l’artiste. Parce que dans cette équipe, chaque avis est pris très au sérieux. C’est donc un travail de longue haleine, mais qui explique pourquoi au final ce spectacle de danse est si différent de ce que l’on a l’habitude de voir ailleurs.»

Le spectacle, remis en question lors de chaque représentation, risque encore d’évoluer énormément au cours de sa tournée européenne. La surprise restera donc intacte lors de son passage en Suisse. 

Les dates: «Shadowland 2», à voir à Genève, Théâtre du Léman, du 28 février au 5 mars 2017. Autres rendez-vous en Suisse: le 4 février à Zurich (Samsung Hall) et le 5 février à Bâle (Musical Theater).

Textes: © Migros Magazine - Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin