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24 décembre 2012

Noël et le Jugement dernier

Dans un livre dense, le théologien Daniel Marguerat et la psychanalyste Marie Balmary rappellent que nous n’en avons pas fini avec le Mal. Et que la grâce n’exclut pas la responsabilité.

Daniel Marguerat tenant son récent ouvrage dans ses mains
De 1984 à 2008, Daniel Marguerat 
a occupé la chaire consacrée au Nouveau Testament 
à la Faculté 
de théologie 
de Lausanne.

Pourquoi avoir écrit ce livre avec une psychanalyste?

Dès qu’on parle d’un terrorisme religieux d’angoisse ou de culpabilité, il est fécond d’inviter la psychanalyse au débat. Pour elle, par exemple, l’idée d’un Dieu supergendarme vient du surmoi. Et les répercussions de ce terrorisme du jugement se situent donc au niveau de l’inconscient. Débusquer ces complicités est passionnant. Et puis, ce livre est né d’un désaccord avec Marie Balmary, qui estimait incompatible avec son image de Dieu l’idée même d’un Dieu juge devant lequel l’homme pourrait avoir honte. Nous sommes partis de cette opposition frontale pour cheminer ensemble, notamment pour bien dire cet appel de Dieu à la responsabilité humaine.

Car si le Jugement dernier a été chassé du christianisme, il semble ressurgir sous des formes profanes à travers les annonces de fin du monde qui se succèdent…

Il a été refoulé par le christianisme majoritaire, tant protestant que catholique, estimant que ce n’était plus «vendable». On lui a préféré un Dieu sucré, tout amour. Mais qui, pour moi, en devient insignifiant et impuissant face au mal. Reste que ce Jugement n’a pas pour autant disparu des consciences. Preuve en est précisément le succès de ces prédictions de fin du monde. Qui indiquent aussi combien le contexte a changé: nous savons maintenant que l’humanité pourrait causer sa propre perte et détruire la terre. Une vision impensable dans l’Antiquité. La peur que Dieu mette fin au monde s’est déplacée en direction d’une catastrophe provoquée par nos propres excès.

Vous ne le cachez pas: le succès du Jugement dernier s’appuyait surtout sur le pouvoir clérical et la peur de l’Enfer...

C’est ce que j’appelle le terrorisme du Jugement. Sur les porches des cathédrales ou dans l’iconographie de l’époque, le Jugement dernier correspond à une catastrophe terrifiante. Durant le Moyen Age, l’Eglise a utilisé cette peur pour culpabiliser les gens, mais aussi vendre la conversion de dernière minute. Et c’est bien de cette image-là du Jugement que le christianisme a voulu se débar­rasser. En fait, comme je tente de le montrer dans ce livre, il s’agit d’une mauvaise compréhension de la tradition biblique.

Daniel Marguerat: "Oublier le Jugement dernier, c’est abandonner le monde aux méchants."

Restons un instant encore sur ce terrorisme du Jugement. Est-ce vraiment le christianisme qui l’a abandonné ou est-ce la société qui s’en est détournée petit à petit?

Les deux, je pense. L’Eglise y a renoncé. En même temps, au XVIe siècle, la Réforme protestante s’est dressée contre cette mauvaise lecture. Et a mis en avant un Dieu qui accueille l’homme. La Réforme a contré l’image d’un Dieu «super- gendarme», prélude d’un correctif dans l’ensemble du christianisme. Martin Luther, par exemple, a des paroles très fortes à l’encontre de ce Dieu qui vient terroriser les consciences, alors que la compassion du Christ aurait dû balayer cette image. Cela dit, encore une fois, la culpabilité demeure, tout comme la question du Mal et de la responsabilité.

La Réforme a mis en avant un Dieu qui accueille l’homme.

A priori, donc, l’entreprise du théologien protestant que vous êtes de réhabiliter le Jugement dernier tient du paradoxe…

Oui, mais si la Réforme a mis l’accent sur un Dieu qui accueille, elle n’a jamais fait disparaître l’horizon du Jugement. Elle a mis un point d’arrêt au terrorisme sur les consciences humaines qui en découlait. Mais le fait que Dieu, un jour, se prononcera en vérité sur ce que nous sommes appartient aussi au protestantisme des origines. Aujourd’hui, évidemment, cette notion a disparu au profit d’un «tout amour» à mon avis déséquilibré.

Faisons un lien avec le message de Noël, et avec la notion de grâce.

Avec Noël, notre rapport à Dieu est ouvert par la grâce. Dieu approche l’homme à partir d’une compassion, d’un accueil. L’homme n’a pas à s’en montrer digne: l’approche divine est gratuite, entière, inconditionnelle. Reste que Dieu n’est pas que cela. J’aime faire la comparaison avec l’amour des parents. Ces derniers ont aussi pour leur enfant un amour sans condition. En même temps, ils peuvent exprimer leur désaccord face à certains choix de leur enfant, lorsqu’ils les estiment erronés ou dangereux. Leur amour est certes inconditionnel, mais il tient à cette tension entre amour et vérité. C’est la même chose dans la tradition biblique: Dieu est à la fois amour et vérité.

C’est en ce sens que cet amour appelle à la responsabilité humaine.

Dire que Dieu se prononcera un jour sur la vie de chaque individu, c’est aussi dire que Dieu appelle chacun à exprimer son «je»: au-delà des circonstances de mes choix, de mes contraintes, il demeure un «je» capable de répondre de son existence. L’interrogation du Jugement fait donc bien de moi un adulte responsable, et non plus un enfant.

Reste le point de rupture du Nouveau Testament, non?

Avec le Nouveau Testament, la priorité bascule en effet du côté du Dieu sauveur. Cependant, il ne fait pas silence sur le Dieu qui interpelle et juge. A part la petite Lettre de Paul à Philémon, tous ses textes l’évoquent, avec un accent particulier dans le premier et dernier Livre, l’Evangile de Matthieu et l’Apocalypse. Par rapport à la foi d’Israël, à l’Ancien Testament, la venue du Christ introduit cette révolution: la primauté de l’accueil sans condition de Dieu. C’est ce que l’on nomme la justification par la foi dont l’apôtre Paul a été un ardent défenseur. Cependant, Jésus annonce aussi l’horizon du Jugement, car cet appel inconditionnel appelle précisément l’homme à devenir responsable de sa vie. C’est le message de la parabole des talents: le don reste premier, mais engendre une réponse.

Même chez Paul?

Paul est celui qui va dire de la manière la plus forte qu’il n’y a plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. On peut se demander alors quelle place il reste pour le Jugement. J’interroge donc ma propre tradition réformée, très marquée par le message de Paul. Or, ce dernier se réfère quand même à l’horizon du Jugement, où le croyant sera sauvé au travers du feu. Si Dieu reste attaché aux personnes qu’il a accueillies, leurs actes, leurs «œuvres» pour parler en langage biblique, peuvent être condamnés. Une manière forte de dire que Dieu reconnaît un fond d’innocence à chacun, même chez les plus malfaisants des êtres. Dieu va faire confiance à ce fond d’innocence – c’est l’amour – même si les actes sont réprouvés et ça c’est la vérité.

Le Jugement comme respect du mystère d’autrui?

Au milieu du Sermon sur la montagne, il y a cette fameuse parole: «Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés.» Il n’est pas question de s’interdire d’émettre une opinion sur autrui. Mais c’est de dire: ne vous prenez pas pour Dieu, ne jugez pas à sa place. Parce que seul Dieu peut voir l’homme de manière transparente et jauger de ses motivations profondes. Il reste toujours une part de mystère chez l’autre. Tout comme d’ailleurs je ne me connais pas parfaitement moi-même.

Sinon, écrivez-vous, on verse dans le totalitarisme…

Voilà. On prend possession de l’autre en prétendant rendre compte de manière exhaustive de ce qu’il est. La protection du mystère d’autrui doit empêcher l’invasion totalitaire de l’autre.

Dieu révèle aux hommes ce qu’ils sont.

Faire de Dieu uniquement un Dieu bon et aimant correspond pour vous à l’image d’un «chat tout bon qui ronronne sur le radiateur»…

C’est surtout un Dieu impuissant. Oublier le Jugement dernier, c’est abandonner le monde aux méchants. Notre monde est à la fois beau et pathétique, traversé par la misère et le cynisme. Face à toutes les injustices du monde, que puis-je faire? Je ne peux pas les effacer. En revanche, je peux avoir confiance dans le fait que Dieu aura la dernière parole sur ce monde. C’est une confiance structurante, qui permet de me construire. Si je ne crois pas que la Parole sera dernière, je suis à la merci du fatalisme.

Espérance du Jugement et espérance de Noël iraient de pair?

Oui, parce que l’espérance du Jugement est donc, paradoxalement, une bonne nouvelle. Dieu révèle aux hommes ce qu’ils sont, pour leur fierté comme pour leur honte. Et là, nous nous retrouvons du côté de Noël.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre / Rezo