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22 juillet 2013

Suisse-Etats-Unis: l'amour-haine

En pleine guerre fiscale, le politologue américano-genevois Daniel Warner juge avec sévérité l’attitude helvétique envers les mentalités étasuniennes, mais tout aussi sévèrement l’arrogance de Washington.

Portrait de Daniel Warner, politologue.
Daniel Warner, politologue, a longtemps travaillé au sein de l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève.

Les réactions anti-américaines en Suisse, à la suite des différends fiscaux: phénomène de fond ou prurit passager?

Je pourrais passer une journée entière à raconter l’histoire des relations entre la Suisse et les Etats-Unis, qui sont des républiques sœurs. La Bible de Genève – l’une des premières bibles traduites en anglais – était à bord du Mayflower (n.d.l.r.: le vaisseau qui a transporté 102 colons anglais en Amérique du Nord en 1620). Il existe 37 villes aux Etats-Unis qui s’appellent Genève. La Constitution suisse est copiée sur la Constitution américaine, etc. Mais voilà, les Etats-Unis sont devenus une grande puissance et la relation entre un pays de 300 millions d’habitants et un pays de 8 millions, sans alliés véritables, est forcément asymétrique. Cela s’est vu déjà lors de l’affaire des fonds juifs, avec une pression qui était mise sur la Suisse, et des questions plutôt rudes, du genre qu’avez-vous fait pendant la Deuxième Guerre mondiale...

Vous êtes assez sévère avec la façon dont la Suisse a réagi à cette détérioration des relations avec Washington ...

Les Suisses ont fermé en 2005 la Swiss Foundation for World Affairs à Washington qui était spécialisée dans le lobbying en faveur du secret bancaire, au prétexte qu’ils n’en avaient plus besoin. La SRG-SSR s’apprête à fermer fin août World Radio Switzerland sur la FM, la seule chaîne anglophone. Et lors d’une élection en Suisse, pour le Conseil des Etats, le Conseil national ou le Conseil fédéral, on s’inquiète de savoir si les candidats parlent allemand. On ne se demande jamais s’ils parlent anglais.

Aller en vacances aux Etats-Unis, c’est une chose, mais est-ce que les Suisses parlent leur langue, comprennent leur culture, leur mentalité?

Lors de la crise des fonds en déshérence, les négociateurs que la Suisse a envoyés aux Etats-Unis n’étaient pas à la hauteur. Il existe de la part de la Suisse un réel manque de compréhension et de connaissance des Etats-Unis. Elle en a payé le prix avec les fonds juifs, elle va encore en payer le prix dans cette guerre fiscale. Si les relations avec les Etats-Unis sont considérées comme importantes, il faut se préparer. Si on estime que ce n’est pas important, OK, mais il ne faut pas ensuite se présenter en martyrs.

Tout serait donc de la faute de la Suisse dans cette crise?

Daniel Warner plaide pour le rappel incessant d’une histoire et de valeurs communes entre la Suisse et les Etats-Unis.
Daniel Warner plaide pour le rappel incessant d’une histoire et de valeurs communes entre la Suisse et les Etats-Unis.

Non, d’excellentes initiatives ont été prises, comme celles de Raymond Loretan qui a créé l'opération de promotion de la Suisse «swissroots» aux Etats-Unis ou Xavier Comtesse qui a ouvert la «Swiss House» à Boston. Et il faut reconnaître que ces dernières décennies la politique étrangère américaine s’est faite moins multilatérale. Avec moins d’intérêt pour les institutions internationales, un manque de coopération, qui se voit par exemple à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une attitude teintée d’arrogance dirigée non pas spécifiquement contre la Suisse mais contre tout ce qui est étranger. Et puis Obama l’a dit d’entrée, sa priorité c’est l’Asie. Tout cela a débouché sur un certain manque de subtilité de la politique étrangère américaine vis-à-vis de la Suisse.

Comment jugez-vous le rejet de la lex USA par le Parlement suisse?

Je suis très étonné que ni Eveline Widmer-Schlumpf ni les parlementaires fédéraux, à ma connaissance, n’aient demandé à un officiel américain de venir en Suisse expliquer cette lex USA.

Je n’ai pas vu non plus de la part des journalistes suisses une interview d’un officiel américain du Département de justice pour expliquer la position américaine.

Ce qui m’a frappé aussi, c’est l’invocation de la souveraineté: «On ne peut pas nous imposer...» – mais une souveraineté absolue. Or nous ne vivons pas dans un monde de souverainetés absolues. La Suisse fait partie du monde, il existe des traités, des organisations. Le banquier Patrick Odier l’a courageusement rappelé: toute cette affaire a commencé par une faute des banquiers suisses qui ont violé la loi américaine. Il faut admettre cela et admettre qu’il y ait des conséquences. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, on ne joue pas avec les impôts. Le 15 avril, date butoir pour les déclarations, tout le monde tremble.

Al Capone a été emprisonné pendant des années non pour ses trafics d’alcool mais parce qu’il n’avait pas déclaré ses revenus. La fraude fiscale est une faute beaucoup plus grave aux Etats-Unis qu’ici.

L’affaire Snowden vous a-t-elle surpris?

Il n’y a rien de surprenant dans cette histoire. Sinon qu’Obama continue une politique sécuritaire initiée par Bush. Un Obama qui a annoncé la fin de la guerre contre le terrorisme, mais fait tout un drame pour Snowden ou encore le soldat Manning qui a balancé des documents à Wikileaks. Il s’agit là, comme après le 11 Septembre, d’une réaction disproportionnée. Dans ce que Snowden a révélé, on ne trouve rien qui mette les Etats-Unis en danger. Evidemment, en se rendant à Hong Kong puis en Russie, Snowden n’a peut-être pas bien géré son truc. Il aurait pu assumer.

Snowden ni traître ni héros si on vous entend bien?

Disons plutôt qu’il y a chez lui un peu des deux. Quelqu’un qui viole la loi reste quelqu’un qui viole la loi. Mais si la loi n’est pas juste, on peu éventuellement se placer au-dessus. Ce qui est quand même toujours délicat: il faut toujours se demander qui fait cela et pourquoi. Mais écouter des amis, avec qui, en plus, on est en train de négocier, ce n’est pas très fin.

Autre pierre dans le jardin américain: Guantánamo...

Il y a eu beaucoup d’émotion et d’attente dans le monde lors de l’élection d’Obama en 2008, surtout après Bush qui était arrogant, unilatéral, etc. Après cinq ans on s’aperçoit que le changement attendu n’a pas eu lieu. On constate chez Obama une différence entre la rhétorique et la réalité. Fermer Guantánamo ce n’était quand même pas si difficile.

Simplement Obama n’est pas si à gauche, pas si cosmopolite que les Européens espéraient.

On évoque aussi un fossé culturel...

Il est difficile d’expliquer en Europe comment on peut vendre des armes à des gamins de 6 ans. Mais de la même manière il est difficile d’expliquer Freysinger et les minarets aux Etats-Unis, où la liberté de culte est totale. Ces différences de sensibilité font de l’ombre aux autres valeurs communes. Il faut dire aussi que les Etats-Unis font moins rêver. Le chômage par exemple est à 8%. Les Américains qui vivent en Suisse sont très admiratifs du système de santé, du système d’éducation et des transports suisses, comparés à ce qui se passe aux Etats-Unis. La qualité de vie est bien meilleure ici. Les Européens aiment aller à New York, la 42e Rue, etc. mais ils ne voient pas l’envers du décor. J’ai travaillé dans le South Bronx, j’ai vu des gamins avec des morsures de rats et qui crevaient de faim.

Vous voilà aussi anti-américain qu’un Européen moyen...

Non. Le déclin des Etats-Unis n’est pas le déclin d’un pays mais plutôt d’une civilisation, un déclin des valeurs que nous partageons, et cela, c’est beaucoup plus grave. Ce n’est pas avec joie que je fais des commentaires critiques envers les Etats-Unis. L’erreur sans doute est d’avoir pensé en 1989, au moment de la chute de l’URSS: nous avons gagné. Alors que peut-être les deux systèmes étaient rongés de l’intérieur.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Nicolas Righetti / Rezo