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13 mai 2013

Nouvelles technologies: «La sphère privée va passer à la trappe»

Téléphones portables greffés dans le corps, ordinateurs vivants: l’anthropologue lausannoise Daniela Cerqui s’inquiète d’un futur peut-être plus proche qu’on ne le pense.

Daniela Cerqui, anthropologue.
Daniela Cerqui, anthropologue: «Que signifie une société où les technologies permettent de prolonger 
les vies de tout le monde?»

Qu’est-ce qui vous amène à penser qu’un jour les téléphones portables seront greffés dans le corps sous forme de puce?

Nous sommes passés du gros téléphone posé sur une table ou accroché à un mur, pour toute une famille ou tout un bureau – quand il sonnait on ne savait pas pour qui c’était – au téléphone toujours plus petit, mobile, intime, personnel. Des tests ont déjà été faits en 2002, en Grande-Bretagne, d’implants de téléphones portables dans une molaire. Avec l’idée de les connecter au nerf auditif. Du coup, quand le téléphone sonne, il n’y a plus que vous qui l’entendez. Sans s’interroger sur cette société dans laquelle, en face de vous dans le train, je ne vous dis pas bonjour, mais je continue de répondre au téléphone. Une société dans laquelle je favorise le lien à distance plutôt que la relation face à face. Le téléphone portable implanté pourrait être l’étape suivante, logique, de ce qui se passe actuellement.

Où serait finalement le problème?

Nous sommes les héritiers d’un système de valeurs solides – égalité, liberté, fraternité pour le dire à la française – mais nous arrivons à un stade où ces valeurs entrent en conflit profond avec d’autres, tout aussi largement partagées, celles de la société de l’information, du partage du savoir, qui doivent circuler sans aucune limite. Un clash apparaît entre la liberté individuelle, le respect de la sphère privée d’un côté, et les technologies de l’information sans restriction de l’autre.

Je veux pouvoir aller dans votre sphère privée à vous pour savoir tout ce qui s’y joue mais je ne veux pas que vous alliez dans la mienne.

Des colloques d’ingénieurs ont lieu pour trouver des solutions techniques aptes à protéger la sphère privée, mais la logique en tant que telle n’est pas remise en cause: il faut continuer à développer des ordinateurs et des technologies qui permettent la circulation de l’information. Je pense que nous arrivons à un stade où il faut choisir et j’ai l’impression que petit à petit le choix est en train de se faire et que c’est la sphère privée qui va passer à la trappe.

Des moins pessimistes que vous avancent que l’homme s’est toujours adapté à tout...

Je constate qu’il y a déjà un décalage entre le rythme technologique auquel on est soumis et notre rythme biologique qui reste le même. L’homme est une espèce comme une autre, certaines espèces ont disparu et l’humain pourrait disparaître aussi. Je ne suis pas sûre qu’il n’y aura pas un moment où la pression sera telle pour cet organisme humain resté dans son rythme qu’il ne pourra plus survivre. Déjà des théories dites transhumanistes nous prédisent qu’à partir de 2035 les robots, les machines en général, auront dépassé l’humain. Dire qu’on ne risque rien me semble trop catégorique.

Vous doutez même des avancées thérapeutiques de la technologie. Vous vous êtes inquiétée par exemple de l’invention d’un cœur artificiel. Pourquoi ne pas plutôt s’en réjouir?

Comme individu à qui on va peut-être prolonger sa vie, je ne peux que trouver cela magnifique. Mais comme anthropologue, je dois me demander ce que signifie une société dans laquelle on peut prolonger la vie de tout le monde. Ce que sera par exemple, en termes de chômage, d’AVS, de caisses de pension, une société de personnes toujours plus âgées, une société qui déplace la vieillesse toujours plus loin. Ces super-humains plus vieux vont continuer à vivre dans un environnement où il y aura toujours moins d’argent. On y est déjà un peu dans cette société-là si on regarde les problèmes des caisses de pension. Mais il y a pire...

Aïe...

... et ces techniques qu’on utilise pour le thérapeutique sont les mêmes qu’on utilise pour transcender la condition humaine. Le premier pacemaker permettait simplement de survivre, celui d’aujourd’hui est connecté à internet et permet d’envoyer directement des informations au médecin.

Nous sommes déjà à l’ère des implants qui transforment l’humain en un terminal.

Pourquoi après tout serait-ce mal de vouloir transcender, dépasser, améliorer la condition humaine?

Je suis anthropologue, j’aime bien les humains et je ne suis pas la seule. Ils ne sont qu’une minorité aujourd’hui, ceux qui rêvent de dépasser cette condition. Mais si on tire la logique technologique jusqu’au bout, potentiellement ça nous mène vers la disparition de l’humain.

Certains promettent même l’immortalité...

Oui et soutiennent que le premier être immortel est déjà né. La logique poussée jusqu’au bout c’est en effet l’immortalité. Longtemps la tradition judéo-chrétienne a défendu l’idée de l’immortalité de l’âme. Puis on a envisagé l’immortalité du corps. Maintenant on se tourne vers l’idée d’une immortalité du cerveau – qui est considéré comme toute la personne. Et qui serait uploadé dans un ordinateur. On a voulu sortir des croyances religieuses, de l’obscurantisme, on a foncé dans la science, on n’a pas réalisé que c’était un autre système de croyances qui remplaçait le précédent, avec des formes d’immortalité différentes…

Comme tout le monde, si pouviez vivre jusqu’à 150-200 ans, vous ne diriez pas non…

Je n’ai bien sûr aucune envie de retourner vivre dans une caverne. J’ai une tablette, un smartphone, un ordinateur et je ne sais pas si je pourrais encore m’en passer. Mais je m’interroge sur le type de société qui va avec, quelle société on est en train de construire avec cela. Toutes ces technologies sont vendues comme un vecteur d’égalité, avec une idée d’horizontalité, une idée du réseau, de la fin de la culture pyramidale, l’idée bref que tout le monde a accès à tout. Et là ça se heurte à une réalité où il y a des inégalités sociales, où il existe déjà ce qu’on appelle la fracture numérique. Je ne pense pas qu’elle ira en s’arrangeant, cette fracture, avec le développement de technologies toujours plus intimes, et toujours plus chères aussi.

Pourquoi ne pas faire confiance aux chercheurs ou du moins aux législations et à la vigilance de la société civile?

Quand on a cloné la brebis Dolly, des débats éthiques ont eu lieu, qui opposaient alors clonage humain et clonage non humain, des lois ont été édictées. Qu’a fait quelqu’un comme Alan Colman qui a cloné la brebis et qui était en Angleterre? Il est parti à Singapour. Je l’ai rencontré là-bas à une table ronde et naïvement je lui ai demandé pourquoi il avait quitté son pays. Il m’a répondu: «Trop de lois après Dolly.» Mais quelques instants plus tard devant les caméras de CNN interrogé s’il était en train de nous préparer des humains avec quatre pieds et un œil au milieu du front, il a répondu: ne peignez pas le diable sur la muraille, nous chercheurs avons une conscience, une éthique, nous savons où nous arrêter. Les comités d’éthique qui s’interrogeaient sur la pertinence de cloner des mammifères n’ont pas empêché quoi que ce soit, et en quatre-cinq ans le débat s’est déplacé: ce n’est plus clonage humain contre clonage non humain, c’est clonage humain thérapeutique contre clonage humain non thérapeutique. Le clonage humain qui semblait inacceptable au début est devenu acceptable, mais sous certaines conditions. Je fais le pari que ces conditions vont encore s’élargir.

Pour votre travail, vous avez beaucoup observé dans son laboratoire Kevin Warwick, un chercheur anglais qui est allé loin dans l’hybridation homme-machine...

Il s’est greffé un implant sous-cutané connecté au système nerveux en 2002. Qu’il a fini par enlever, il avait quand même un peu la trouille. L’opération pour mettre l’implant avait duré deux heures et demie, l’opération pour l’enlever a pris le double, à cause de tous les tissus qui s’étaient refaits autour. Il a l’idée maintenant d’un implant dans le cerveau, de passer du système nerveux périphérique au système nerveux central.

Vidéo (en anglais): Kevin Warwick à propos de son expérience d'homme cyborg (source: Youtube Infonomia)

Vidéo (en anglais): Daniela Cerqui à propos de l'expérience de Kevin Warwick (source: Youtube Infonomia)

Pourquoi petite?

Un rapport d’une agence gouvernementale britannique publié en 2010 et qui faisait les pronostics de la croissance économique dans le pays espérait pour 2020 des ordinateurs qu’on contrôlera directement avec un implant cérébral et pour 2025 des ordinateurs hybrides organiques-non organiques. Warwick travaille dans son laboratoire et le gouvernement intègre déjà les résultats de ses recherches dans des pronostics de croissance. Dès le moment où, à la fois, des scientifiques, la politique et l’économie s’emparent d’une chose, mon hypothèse, c’est qu’on y va.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre - Rezo