Archives
12 août 2013

Danièle Brun: «Vous, les pères, acceptez de ne pas être des héros!»

Freud a beau avoir innocenté le sien, quelle place tient le père dans la construction de l’enfant? La psychanalyste Danièle Brun s’interroge sur le rôle de celui qui est trop souvent réduit à «un héros au sourire si doux».

Danièle Brun, psychanalyste.
Pour Danièle Brun, psychanalyste, le père influence ses enfants sur le court et le long terme.

Avec un titre comme «L’insidieuse malfaisance du père», vous ne risquez pas de vous faire des copains! Vous leur en voulez à ce point à ces papas?

Je le reconnais, le titre est un peu provocateur, mais mon livre n’est pas une attaque contre les pères. Il est d’abord un questionnement sur leur rôle et leur influence sur leurs enfants, à court et à long terme.

Il ne s’agit donc pas de mettre en accusation les pères, même s’il faut reconnaître que, bien souvent, on les innocente. Freud le premier!

Selon vous, c’est donc parce que Freud a décidé d’innocenter le père que ces derniers ont été épargnés. Tout est de sa faute!

C’est aller un peu loin. Mais il est vrai que Freud a pris une décision fondamentale lorsque, suite à ses études sur les femmes hystériques, il a décidé de dégager la responsabilité du père dans leur névrose. Et de se dire: «Non, mon père n’était pas comme cela, dans mon cas; le vieux n’a joué aucun rôle actif; ce qui importe, c’est l’amour pour la mère.» Toute son œuvre est marquée par l’absence de responsabilité paternelle sur le devenir psychique de l’enfant. C’est cela qui m’a interpellée. Je me suis dit: après tout, pourquoi innocenter le père?

Il est donc autant responsable que la mère des futures névroses de son enfant.

Il joue même un grand rôle dans la névrose ultérieure. Seulement, il est beaucoup plus difficile d’en faire un sujet. Peut-être parce qu’il est très différent de devenir père et de devenir mère.

Dans quel sens?

Au sens où le rapport à l’enfant est différent pour les femmes puisqu’il est dans l’ordre de la nature qu’elles donnent la vie et qu’elles se projettent déjà petites filles dans ce rôle. Ce n’est pas le même trajet pour le père. L’homme qu’il est à devenir père, à se glisser dans cette fonction qui préexiste de façon beaucoup plus marquée que celle de mère.

C’est donc pour cela que les pères font preuve d’une «insidieuse malfaisance»?

Danièle Brun: «Toute l'œuvre de Freud est marquée par l’absence de responsabilité paternelle sur le devenir psychique de l’enfant.»
Danièle Brun: «Toute l'œuvre de Freud est marquée par l’absence de responsabilité paternelle sur le devenir psychique de l’enfant.»

D’une certaine façon. Par malfaisance, j’entends que le père réagit en fonction de son histoire et que cela sonne parfois faux. Il ne se laisse pas facilement rejoindre. Il transmet des informations contradictoires qui créent de fait une insidieuse malfaisance. Comme si la paternité, pour lui, était analogue à un vêtement qui lui paraissait trop grand ou trop étriqué.

Cette insidieuse malfaisance, c’est l’écart qui existe entre ce qu’on attend de son père, ce héros au sourire si doux, lorsqu’on est enfant, et la réalité de l’homme qu’il est vraiment.

On attend donc davantage d’un père que d’une mère?

Pas forcément mais, et j’ignore pourquoi, chacun a en soi une image de père héroïque. Intérieurement, on attend de ce dernier qu’il soit l’homme protecteur, une sorte de super-héros. C’est comme s’il devait apaiser toutes les insatisfactions, et cela, c’est impossible. Ma pratique de la psychanalyse m’a fait réaliser qu’au fond, on a banalisé son image. On veut tuer le père, s’élever contre lui, prendre sa place. En réalité, on ne s’intéresse pas à l’homme qui se cache derrière la fonction. Inévitablement l’illusion côtoie la désillusion.

A vous entendre, les pères sont condamnés à être parfaits. Pas évident d’être à la hauteur. Quels conseils leur donnez-vous?

J’ai envie de les réconforter et de leur dire d’habiter cette fonction! De s’ouvrir, de parler de leur histoire, d’être à l’écoute. De leur dire: «Assumez qui vous êtes!» Y compris de ne pas être ce héros tout-puissant. Car c’est à force de vouloir coller à ce cliché que cette insidieuse malfaisance se crée.

Il faut accepter de ne pas être à la hauteur.

Lorsque les enfants sont amenés à juger leurs parents, vous relevez pourtant que la culpabilité maternelle prévaut fréquemment sur celle du père. Pourquoi lui pardonne-t-on plus facilement?

Il est vrai qu’il y a une forme d’indulgence envers lui. Peut-être parce que, comme je l’ai dit, tout enfant, fille ou garçon, a besoin d’avoir «un héros au sourire si doux». Et lorsque des reproches sont adressés au père, c’est souvent pour dire qu’il ne comprend rien. De manière implicite, on estime qu’il s’intéresse d’abord à ses propres affaires: voir ses amis, faire du sport; il est celui qui va et vient à la maison. Quoi qu’il en soit aujourd’hui, il n’est pas aussi disponible que la mère. Même si les femmes travaillent et ont une vie en dehors du foyer familial. C’est en tout cas comme cela qu’on se le représente.

Pourtant, comme je l’ai dit, le père est actif dans la construction du psychisme de son enfant.

L’apparition des nouveaux pères qui maternent et s’investissent davantage dans l’éducation va-t-elle changer la relation père-enfant?

Je ne crois pas. Car même si les conditions de vie changent, les attentes intérieures demeurent. Il y a quelque chose d’ancré dans la société qui fait que le rôle de la mère comme celui du père ne vont pas disparaître. Bien sûr, le père va pouvoir remplacer la mère, mais je reste persuadée qu’il ne se substituera pas à cette dernière.

Vous ne croyez pas à l’interchangeabilité des rôles?

Pour moi ces rôles sont inscrits dans le corps. Je ne suis pas machiste, mais un corps de femme reste un corps de femme et inversement. Dans ce sens, rien ne changera, même si la société évolue. Il est vrai que les pères sont davantage sollicités, mais le rapport au corps du père ne peut pas être le même que le rapport au corps de la mère.

L’homoparentalité n’est-elle pas en train de démontrer que les deux rôles peuvent être joués par les deux sexes?

Peut-être, mais cela ne va pas faire disparaître le père et la mère. Pour se construire, un enfant a besoin des deux. C’est cela qui lui permet de développer son psychisme et sa personnalité, qui conditionne l’accès à la pensée, au langage, à la réalité. Il est trop tôt pour prédire l’avenir, mais même si elle est appelée à évoluer dans sa forme, la fonction paternelle ne changera pas sur le fond.

Nous ne sommes donc pas près d’assister à la mort du père.

Tout comme nous ne sommes pas près d’assister à celle de la mère. Je pense qu’ils disparaîtront d’autant moins que sans eux on se heurte aux limites de l’anatomie. Anatomiquement, le père et la mère resteront toujours présents.

Je ne suis pas contre les couples homoparentaux, mais si l’on ne pense qu’en termes de rôles, on évacue la différence anatomique entre les sexes et une certaine forme de sexualité.

Un jour ou l’autre, l’enfant aura besoin de se confronter à la différence des sexes. Celle des rôles ne lui suffira pas.

Au fond, tout aurait été différent si Freud n’avait pas innocenté le père?

Je ne pense pas, mais ce qui est intéressant dans son œuvre, c’est de voir que la psychanalyse qu’il a créée est avant tout l’œuvre d’un fils. Freud a commencé par innocenter le père, et cela nous le faisons tous. Jusqu’au moment où nous réalisons que cette innocentisation ne nous fait pas forcément du bien, car elle nous éloigne de lui. Pour se réconcilier avec soi-même, il faut donc repenser ce père pour ce qu’il est, tout comme à l’impact qu’il a eu sur notre intime. Et l’accepter.

Auteur:
Viviane Menétrey

Photographe: Charlotte Tanguy