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6 mai 2013

Dans le marathon, tout est bon

Les courses de longue distance ont le vent en poupe. Tout bénef pour la tête et les jambes. Le point avec Gérald Gremion, médecin-chef du Swiss Olympic Medical Center.

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L’engouement populaire pour les courses de longue distance remonte aux JO de 1972 à Munich. (Photo: Getty/ PeskyMonkey )

A les voir suer, grimacer, souffrir et parfois s’effondrer, comment les envierait-on? Comment ne pas supposer que les coureurs de longue distance – semi-marathon, marathon, voire ultramarathon – sont des masochistes s’infligeant comme à plaisir des épreuves à peu près inhumaines?

Médecin-chef du Swiss Olympic Medical Center (SOMC) et médecin adjoint au Département de l’appareil locomoteur du CHUV, Gérald Gremion remet les clepsydres à l’heure: «Les gens se sont toujours déplacés à pied sur de grandes distances, notamment pour aller à la guerre. Imaginez les Confédérés partis se battre contre Charles le Téméraire à Nancy. Ce n’était pas la porte à côté.»

Nos ancêtres marchaient un marathon par jour

Et puis, même quand ils vaquaient à de plus ordinaires et pacifiques occupations, nos lointains ancêtres s’adonnaient sans le savoir au fond et au demi-fond: «On peut imaginer par différents recoupements qu’ils marchaient, pour se nourrir, l’équivalent d’un marathon par jour.»

Sans parler de tous ceux qui «devaient marcher des kilomètres et des kilomètres chaque jour pour aller chercher de l’eau». La conclusion s’impose d’elle-même:

L’homme a été fait pour marcher et courir, il n’a pas été fait pour rester sur place.

Gérald Gremion rappelle que le mode de vie actuel ne date guère que «d’une cinquantaine d’années», avec des transports publics développés et chacun ou presque possédant une voiture.

Et que c’est probablement cette nouvelle sorte d’existence sans marche, ces nouvelles habitudes de culs-de-jatte motorisés, qui ont fini par provoquer la ferveur contemporaine pour la course à pied:

Les gens ont envie de retrouver des sensations, rester à ne rien faire n’est pas naturel.

L’engouement pour les courses de longue distance, Gérald Gremion parvient même à la dater: 1972, les Jeux olympiques de Munich, avec la victoire de l’Américain Franck Shorter dans le marathon. «Il y a eu alors une sorte de folie de la course à pied et du marathon dans les rues des villes américaines.» Une folie qui se propage rapidement partout: en 1986, avec 16 000 participants, Morat-Fribourg atteint par exemple son record historique.»

Vous avez dit «contrition imparfaite»?

Pour expliquer ce succès des courses longues, le médecin propose la notion de «contrition imparfaite»: en théologie la crainte personnelle de perdre la vie éternelle qui provoque le regret d’avoir offensé Dieu.

J’ai besoin de bouger pour perdre du poids, pour rester en santé, pour faire de la prévention en matière d’obésité, d’hypertension, de diabète.

Les ligues de santé ne s’y trompent pas qui «font de plus en plus la promotion de l’effort physique et en particulier de la course à pied parce que c’est la chose la plus facile à pratiquer». Cette contrition explique aussi qu’il est rare qu’on se mette à la course à pied avant 25 ans. «Même s’il semble, d’après mon expérience dans les clubs que je connais, que les femmes commencent un peu plus jeunes.»

Les courses de longue distance, de plus, ne feraient pas du bien qu’au corps mais aussi à l’esprit.

L’activité physique d’endurance déclenche des sécrétions d’hormones endorphines connues pour provoquer des sensations de bien-être.

Et c’est ainsi que les personnes qui se sentent mal dans leur peau se voient de plus en plus souvent conseiller la pratique d’un sport d’endurance, la sécrétion d’endorphines ayant pour effet d’endormir les émotions et sensations négatives. Plus on court, plus cela fonctionne, avec au fil des entraînements une production estimée d’endorphines jusqu’à cinq fois la normale. Contrairement à ce qui s’entend parfois, assure Gérald Gremion, «il n’y a pas d’addiction à cette hormone».

Par contre, on a pu constater, dans certains cas extrêmes, une dépendance psychologique «qui vous attire vers une frénésie de mouvement, mais qui n’a rien à voir avec l’hormone». Un comportement qui porte même un nom: bigorexie. Et consiste en un besoin compulsif de s’entraîner plusieurs fois par jour, avec des conséquences négatives sur la santé et la vie sociale.

Gérald Gremion se montre plus réservé sur les trails, ces méga-courses en montagne comme l’UltraTrail du Mont-Blanc – 168 km, 9600 mètres de dénivelé: «Je ne suis pas convaincu par l’exagération des quantités, pas convaincu des bienfaits d’un effort qui dépasse vingt heures, même si on manque encore de recul par rapport à ce genre de pratiques.» Autrement dit, un marathon ça va, plusieurs c’est à vos risques et rotules.

Auteur: Laurent Nicolet