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15 avril 2013

Foenkinos, le discret écrivain à succès

Chacun des romans de David Foenkinos se place dans le top ten des ventes. Idem avec le dernier, «Je vais mieux», qui se déguste avec humour et délicatesse.

David Foenkinos: «Ce n’est pas parce que j’ai écrit dix romans que je me sens capable de faire le suivant.»
David Foenkinos: «Ce n’est pas parce que j’ai écrit dix romans que je me sens capable de faire le suivant.» (photo: Keystone / Vu / Frank Courtès)

Vous souvenez-vous comment vous est venue l’envie d’écrire?

J’ai eu un moment charnière dans ma vie. A 16 ans, j’ai été gravement malade, j’ai dû être opéré du cœur et j’ai passé de longs mois à l’hôpital. Je ne suis pas issu d’une famille littéraire, je n’aimais pas spécialement lire, écrire encore moins. Mais après cette opération, j’ai été transfiguré. Parce que j’ai été proche de la mort. Je me suis mis à lire, à faire des études de musique, à m’intéresser à la peinture. Ça a développé en moi un rapport sensible aux choses. J’ai commencé à écrire des lettres, puis des nouvelles et, sans me rendre compte, c’est devenu plus qu’une passion, une obsession.

Et, depuis vingt ans, je ne me suis plus jamais arrêté d’écrire.

Vous écrivez surtout autour de l’amour, du couple, des séparations… Pourquoi?

Parce que la dimension affective est quand même une des choses les plus importantes de l’existence. Mais je crois que mes livres sont plus généraux. J’ai l’impression de parler de la vie, de parcours de vie. La délicatesse, c’est l’histoire d’une reconstruction amoureuse à travers une rencontre improbable. C’est aussi un livre sur le deuil, le fait de perdre quelqu’un. Dans Les souvenirs, je parle de la difficulté d’accompagner les gens qu’on aime dans la vieillesse et, dans Je vais mieux, c’est une radiographie d’un homme qui souffre d’un mal au dos. J’y aborde tout autant la vie professionnelle, le rapport aux enfants, aux parents…

Dans votre dernier roman justement, le sujet, c’est aussi le corps, la manière dont il traduit parfois un mal-être inconscient. Pourquoi le corps tient-il une place aussi importante?

C’est le sujet principal du livre, parce qu’on vit en permanence sous la dictature de son corps. C’est lui qui décide tout, il a une importance majeure dans chaque détail de notre vie, y compris dans les attirances, les affinités. Dans Je vais mieux, le personnage n’aurait pas été capable de tout remettre en question, si son corps, au moyen de la douleur, ne l’avait poussé à réagir. J’avais envie aussi de traiter ce sujet comme un polar, une enquête. Le personnage va chercher dans tous les recoins de sa vie pour voir où est la raison de son mal de dos. Il faut qu’il fouille dans son passé, son travail, ses parents, son couple. J’aimais l’idée d’un homme qui cherche dans sa vie la clé de son mal-être.

Vous évoquez aussi l’attraction amoureuse. Qui décide: le corps ou l’esprit?

C’est beaucoup le corps. On ne sait pas pourquoi on est attiré par quelqu’un. Même dans la fin d’une histoire, les mots ne servent à rien parfois. Quelque chose s’éteint avec le temps et c’est assez triste, mais on n’y peut rien.

»Dans mon dernier roman, quand l’autre femme, Pauline, revient dans la vie du personnage, c’est par le rêve. L’inconscient peut nous pousser à prendre les bonnes décisions. On est des voyageurs de notre corps.

Vous abordez des thèmes assez sérieux sur un ton désinvolte, en regardant vos personnages avec une certaine distance, de l’humour, en glissant des anecdotes cocasses. Est-ce que c’est ça, le style Foenkinos?

J’aime bien que le lecteur se sente en terrain familier, qu’il prenne du plaisir. Etre léger n’empêche pas la profondeur et la gravité. Je crois qu’avoir cette part de rire et d’amusement ne dénature jamais une réflexion profonde. Je n’ai pas peur de mettre de la gaieté. C’est un peu ma marque de fabrique, c’est vrai. Parler du deuil, des maisons de retraite, ce sont des sujets que je traite avec amusement. Mais la vie est souvent comme ça. Il y a des détails risibles et absurdes même aux enterrements. Le nombre de fois où l’on va chez l’ostéo et où l’on ressort plus mal qu’avant! (rires)

Vous avez aussi vos marottes: on retrouve toujours deux Polonais et des allusions aux dents dans vos romans. C’est un défi que vous vous êtes lancé?

Oui, les Polonais, c’est un peu un jeu avec moi-même. J’ai écrit beaucoup de premiers romans médiocres, or un jour j’ai mis deux Polonais dans une histoire et j’ai été publié chez Gallimard. Je me suis dit que c’était grâce aux Polonais! (rires) Du coup, j’ai décidé d’en mettre dans tous mes livres. Ecrire un roman, c’est un an de travail acharné, il faut récrire, peaufiner et en même temps avoir de la légèreté. J’aime bien aussi qu’il y ait plein de petites choses récurrentes, comme les allusions aux dents. En fait, quand j’écrivais ce roman, j’étais tellement énervé contre un dentiste qui m’avait envoyé une facture astronomique que j’ai décidé qu’il allait le payer cher! A part ça, dentiste, c’est un métier qui fait partie du top 5 des professions les plus improbables. Passer sa vie dans la bouche des autres, c’est complètement dingue!

Est-ce qu’il vous arrive de rire de vos trouvailles?

Non, pas tellement… Mais je suis heureux quand je trouve quelque chose de drôle. Ecrire, c’est une montagne russe. Il y a des jours où je suis content de ce que j’ai fait. Et d’autres moments où je suis désespéré. Rien n’est jamais acquis. Ce n’est pas parce que j’ai écrit dix romans que je me sens capable de faire le suivant.

Dans quel état écrivez-vous?

Quand je travaille sur un roman, j’y suis 24 heures sur 24. J’ai un rapport un peu obsessionnel et fou avec mon histoire. Il y a toujours une partie de ma tête qui avance, même la nuit. La délicatesse, c’est une histoire qui vivait en moi de manière inconsciente, comme si elle était déjà écrite quelque part. Comme mes livres sont centrés sur les détails, je dois être très observateur. J’aime bien décortiquer les moments, me demander ce qu’il y a d’intéressant dans chaque instant. Alors, je prends des notes tout le temps dans un petit carnet. J’adore écrire dans les trains, les hôtels, n’importe où, pour être libre dans ma tête.

Quelle est la part d’autobiographie dans vos romans?

Elle est assez faible. Mais c’est difficile de savoir vraiment. Je suis parfois dans la confusion de ce qui relève de mon personnage ou de moi. Quand j’ai écrit l’histoire d’un idiot, Inversion de l’idiotie, on m’a demandé si c’était autobiographique! (rires) Disons que je suis d’abord un écrivain qui invente des histoires, des personnages. Je ne raconte pas la réalité. On peut passer une soirée avec moi sans se retrouver dans mes livres.

Après l’énorme succès de «La délicatesse», est-ce que ça a été difficile d’aborder le livre suivant?

En même temps, c’est agréable d’avoir un tel succès… Je préfère être attendu que passer inaperçu. En fait, je ne me pose pas la question comme ça. Après La délicatesse, j’ai changé de sujet, parce que je ne cherche pas à refaire toujours la même chose. Je sais que je ne vendrai plus jamais autant. Ce qui m’importe, c’est d’être authentique. Et peut-être que dans cinq ans, ça ne marchera plus… De toute façon, on est toujours plein de doutes. C’est un métier qui repose sur du sable mouvant, où il n’y a aucune certitude. Tout repose sur l’imagination, et c’est très instable.

Dans vos livres, vous parlez beaucoup de la Suisse. Quel lien entretenez-vous avec ce pays?

C’est d’abord un rapport assez littéraire. Parmi les auteurs qui m’ont marqué, il y a eu Albert Cohen, Fritz Zorn, Robert Walser. Beaucoup d’écrivains que j’aime ont passé par la Suisse, comme Milan Kundera, dont une partie de L’insoutenable légèreté de l’être se passe à Genève. Ça a formé chez moi une mythologie qui dérape parfois dans le comique.

Les promenades au bord du lac Léman font partie des plus beaux moments de ma vie.

»Mais je me sens bien en Suisse. Je viens de passer deux jours au Beau-Rivage, c’était magique. Je suis allé à Berne, qui est une ville magnifique, et je viens régulièrement à Genève.

Je dis tout le temps que je rêve d’épouser une femme suisse qui parle allemand! Je fantasme parce que je ne les connais pas…

Mais vous rêvez vraiment d’y passer vos vieux jours?

Maintenant que je suis riche, tout le monde va croire que c’est pour des raisons fiscales. Mais j’ai déclaré mon amour de la Suisse quand j’étais pauvre, alors on ne pourra pas me suspecter! Mais oui, je m’imagine bien plus âgé au bord du lac.

Ça va avec votre côté homme au foyer. Vous vous occupez de votre fils et il paraît que vous cuisinez très bien les légumes…

Vous savez, l’écriture c’est quelque chose de très prenant, on est dans son monde, complètement ailleurs. Alors, c’est important d’avoir une partie ancrée dans la réalité. Oui, je m’occupe de tout, je vais chercher mon fils à l’école, je fais les courses, le ménage, la cuisine. J’adore, ça m’aère vraiment la tête.

Vous avez écrit: «On devrait vivre sa vie à l’envers pour ne pas la rater». L’écriture, est-ce une façon de vivre à l’envers justement?

Cette phrase est juste, mais en même temps, je me dis que rater des choses, c’est bien. Avec l’écriture on fait des brouillons, on débroussaille et on avance petit à petit vers la clarté. Je ne suis pas sûr que la vie serait intéressante si on devait la réussir de bout en bout…»Je crois qu’on apprend beaucoup de ses ratages. Je suis très sensible à l’idée de progresser, d’avancer, d’explorer des choses. C’est une quête. Bien sûr, si on connaissait la fin de l’histoire, on réussirait mieux le début, mais c’est un fantasme. Le ratage est sûrement utile. Alors, vivons à l’endroit!

Auteur: Patricia Brambilla