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25 novembre 2013

De borne en borne entre le Jura neuchâtelois et la Franche-Comté

Une balade découverte du Prévoux au Gardot, le long de la frontière qui sépare le Jura neuchâtelois de la Franche-Comté, en compagnie d’Olivier Cavaleri, auteur d’une série de guides de randonnées intitulée «Histoire de bornes».

Olivier Cavaleri prépare un troisième guide sur les bornes.
Olivier Cavaleri prépare un troisième guide sur les bornes.

Dis papa, c’est quoi une borne?» Posez cette question à Olivier Cavaleri  – c’est ce qu’ont fait ses trois fils il y a quelques années de cela – et il se lancera dans d’interminables recherches sur le terrain et dans les archives pour y répondre dans les moindres détails! Un travail de bénédictin que cet ingénieur EPFL a résumé dans deux guides didactiques et pratiques intitulés «Histoire de bornes». L’un sur les bornes-frontière du Pays de Vaud et l’autre sur celles du Jura neuchâtelois. Un troisième tome, consacré au Valais cette fois-ci, est en cours d’écriture et sortira l’an prochain.

Marcheur impénitent, ce père de famille nous a donné rendez-vous au Prévoux, à quelques encablures seulement de la ville du Locle, afin de tester l’une des douze balades composant son deuxième ouvrage. La frontière est à deux pas. Pour la rejoindre, nous empruntons un sentier balisé jaune qui s’enfonce dans un bois d’épineux sombre et humide. Un bon quart d’heure plus tard, nous en émergeons pour faire face au Chauffaud, un hameau situé sur territoire français.

La première borne de ce joyeux périple est plantée juste là. Elle porte le no 7 et est datée de 1819. Deux blasons y ont été gravés: une fleur de lys, symbole des rois de France, côté nord, et trois chevrons, marque de la principauté de Neuchâtel, côté sud. «Les chevrons ont été peints en rouge, alors qu’ils sont blancs normalement. Ceux qui ont fait ça n’avaient sans doute pas de grandes connaissances en héraldique», sourit notre accompagnateur.

La saignée, de couleur rouge, indique la direction des bornes précédente et suivante.
La saignée, de couleur rouge, indique la direction des bornes précédente et suivante.
Trois chevrons, symbole de la principauté de Neuchâtel. Ils auraient dû être peints en blanc.
Trois chevrons, symbole de la principauté de Neuchâtel. Ils auraient dû être peints en blanc.

Sur le dessus de cette pierre taillée, une saignée – de couleur rouge elle aussi – attire notre attention. «Elle indique la direction de la borne précédente ainsi que celle de la suivante. Grâce à cela, on peut motiver les enfants en leur proposant un jeu de piste de borne en borne. Ils adorent ça!» Nous quittons la voie pédestre officielle et sa signalétique rassurante pour nous risquer hors des sentiers battus. «Le chemin, c’est la frontière qui le décide. Elle passe souvent dans des coins à l’écart, là où le randonneur habituel ne s’aventure pas.»

Une piste empruntée par les gabelous

Nos pas nous conduisent sur une crête, à travers une tranchée qui balafre la forêt. «Un accord international, pas toujours respecté à la lettre d’ailleurs, spécifie qu’il faut conserver deux mètres libres de végétation de chaque côté de la frontière.» Au milieu de cette coupe rase, l’on devine une piste, celle qu’ont dû arpenter et qu’arpentent peut-être encore les gabelous. Les bornes, elles, se suivent et se ressemblent. Enfin, pas pour Olivier Cavaleri qui en connaît si intimement l’histoire. «Vous savez qu’à une époque, la Franche-Comté était espagnole!»

Côté français, la borne 17 arbore trois fleurs de lys, emblèmes de la royauté.
Côté français, la borne 17 arbore trois fleurs de lys, emblèmes de la royauté.
Borne numéro 8, chiffre marqué en rouge.

Arrêt à la borne no 17 qui arbore non pas une, mais trois fleurs de lys. «Celle-ci date de 1766 et porte les armoiries d’origine.» Elle a été déplacée en 1819 de la vallée de La Brévine jusqu’à cet endroit pour marquer la nouvelle frontière dessinée en 1815 suite à la chute de Napoléon. Ces emblèmes de la royauté ne sont pas tous aussi bien conservés. «Beaucoup ont été martelés par les Républicains de la région de Morteau.» Un poil conservateurs, leurs voisins, les habitants de la Sibérie de la Suisse, n’ont, eux, pas touché à un seul écusson de la principauté. Autres lieux, autres mœurs…

«Quoi qu’il en soit, les gens qui vivent là, chacun sur un flanc d’une même montagne, partagent les mêmes joies, les mêmes peines, affrontent les mêmes réalités», philosophe notre cicérone. En dessous de nous, les Roussottes, un paisible vallon niché dans un petit creux du massif jurassien. Un mur de pierre sèche fait ici office de limite internationale. Nous le cambons pour retrouver la crête. Un vent à décoiffer les douaniers arrache les dernières feuilles des érables. Après la borne no 19, nous rejoignons le sentier de grande randonnée GR 5 qui relie la mer du Nord à la mer Méditerranée.

Olivier Cavaleri: «Un accord international, pas toujours respecté à la lettre d’ailleurs, spécifie qu’il faut conserver deux mètres libres de végétation de chaque côté de la frontière.»
Olivier Cavaleri: «Un accord international, pas toujours respecté à la lettre d’ailleurs, spécifie qu’il faut conserver deux mètres libres de végétation de chaque côté de la frontière.»

Nous dépassons la borne no 23 sans la voir. Normal, il s’agit d’un simple rocher jouxtant le sentier et sur lequel sont sculptés les signes usuels. Antenne rouge et blanche du Meix-Musy à l’horizon. Ce sommet constitue le point culminant de la rando. Là-haut, joli coin pique-nique et magnifique panorama sur la vallée du Doubs et la Franche-Comté. Descente en pente douce jusqu’à la douane du Gardot, à côté de laquelle se dresse la dernière borne de notre périple, la no 44. Encore une vingtaine de minutes de marche et nous voilà à l’arrêt de bus du Bas-du- Cerneux, terminus de cette belle promenade et fin de cette passionnante tranche d’histoire vivante.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer