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20 avril 2017

«Ce que l’on étudiait en classe ne m’intéressait pas spécialement»

Une récente étude suisse met en lumière et confirme ce que l’on soupçonnait déjà: les jeunes en désamour avec l’école peuvent exceller dans leur apprentissage. De quoi remettre sérieusement en question les critères de recrutement des apprenants.

Ludovic Dedomenici entouré de pinceaux géants
Ludovic Dedomenici a écrit à ses anciens profs pour leur montrer qu’il avait réussi son parcours professionnel.

La Suisse est fière de son système de formation dual, savant mélange entre pratique et théorie. Elle le peut, puisque de nombreux pays lorgnent sur nous pour s’en inspirer et que nos meilleurs apprentis brillent régulièrement lors des joutes mondiales des métiers. Réunis au sein de l’équipe Swiss Skills (le championnat suisse des métiers), ces derniers ont même remporté l’automne passé le classement par nations du dernier championnat d’Europe qui se déroulait à Göteborg en Suède.

Ces jeunes bêtes de concours ont aussi réussi à attiser la curiosité d’une chercheuse, la pédagogue Margrit Stamm. Cette professeur émérite au Département des sciences de l’éducation de l’Université de Fribourg et directrice de l’Institut de recherche Swiss Education s’est en effet penchée sur les deux cents sujets qui avaient trusté les premières places ces dernières années en compétitions nationales et internationales. Pour disséquer leurs parcours d’une part et mettre en lumière leurs motivations d’autre part.

Or, ce qu’a notamment découvert l’auteur de cette étude (les conclusions ont été divulguées début février) en dépouillant le questionnaire en ligne auquel avaient été soumis les participants, c’est que «les médaillés n’étaient pas tous d’excellents élèves quand ils allaient à l’école». Et de loin pas comme le révèle encore ladite enquête: «Une personne sur trois juge que ses résultats scolaires étaient médiocres ou même mauvais.»

Pour la professeur Stamm, cela prouve qu’un jeune qui s’étiole à l’école peut s’épanouir en apprentissage, jusqu’à figurer parmi l’élite des apprenants.

Pour beaucoup d’entre eux, la formation professionnelle a représenté une seconde chance qui a entraîné une explosion de leurs performances»,

commente-t-elle dans un communiqué de presse. Avant d’ajouter: «Ces résultats remettent en question les plaintes de nombreuses entreprises qui prétendent ne pas trouver de «bons apprentis». Pavé dans la mare jeté par cette chercheuse pour souligner que le poids des notes obtenues en classe pèse encore trop lourd dans la balance lorsqu’il s’agit de recruter un jeune en début de carrière.

Lors de l’embauche, les patrons devraient en effet davantage se baser sur les compétences pratiques du candidat s’ils entendent dénicher des talents. Et aussi s’appuyer sur d’autres critères, d’autres connaissances qui ne s’acquièrent pas forcément sur les bancs d’école comme l’autonomie, la minutie, l’assiduité ou encore le désir d’entreprendre.

Témoignages

Justine Froidevaux en train de tenir des moules à pâtisserie.
Pour Justine Froidevaux, c’est la motivation qui compte pour réussir dans son métier, pas les notes à l’école.

Justine Froidevaux, 22 ans, boulangère-pâtissière-confiseuse, médaillée d’or aux championnats suisses des métiers 2016 (Swiss Skills), Saignelégier (JU)

«L’école, c’était difficile, j’avais de la peine à lire, à apprendre par cœur... J’étais tout simplement plus manuelle que scolaire! Dans ces conditions, difficile bien sûr d’aimer aller en classe, de s’intéresser aux leçons et de faire de bons résultats.

En sixième année, au Jura, on passait un test pour aller en secondaire et j’ai fait B en maths et en allemand, et C en français. Les meilleurs, eux, avaient des A.

Ce système, je l’ai toujours trouvé injuste et nul parce qu’il classe d’entrée les élèves. Si on a un C, par exemple, c’est déjà difficile de commencer sa vie professionnelle…

Avec l’aide de mes parents, je me suis donc vraiment battue pour m’améliorer dans les branches principales et atteindre un niveau moyen. J’ai terminé ma scolarité obligatoire avec B en français et en allemand, et A en maths, la matière que je préférais. Avec ces résultats, je n’ai pas eu de peine à être engagée comme apprentie en boulangerie-pâtisserie, un métier que j’ai découvert en stage et qui m’a tout de suite plu pour son côté créatif.

Comme cette profession est devenue ma passion, je comprenais le sens de ce que j’étudiais et j’apprenais facilement. J’étais aussi bonne en théorie qu’en pratique

et j’ai fini première du canton en boulangerie-pâtisserie. Ensuite, j’ai gagné le concours romand 2013 avant de faire un complément de formation en confiserie pour obtenir un second CFC. Et, fin 2016, j’ai encore remporté les championnats suisses, dans la catégorie pâtisserie-confiserie cette fois-ci.

Aujourd’hui, quand j’entends un patron dire qu’il ne veut pas engager tel ou tel jeune parce qu’il a un niveau scolaire inférieur, je trouve ça dommage… Car je sais très bien que ce ne sont pas forcément les bonnes notes à l’école qui font les bons apprentis.

C’est bel et bien la motivation qui fait toute la différence et j’en suis la preuve vivante!

D’ailleurs, ce qui me stimule le plus dans mon métier aujourd’hui, c’est qu’on n’arrête jamais d’apprendre, de se former, de découvrir de nouvelles façons de travailler.»

Raphaël Baumberger dans le lieu de stockage de grosses planches de bois.
Passionné par son métier, Raphaël Baumberger est retourné sur les bancs d’école pour se perfectionner.

Raphaël Baumberger, 23 ans, charpentier et menuisier, sixième aux championnats du monde 2015 (World Skills), Longirod (VD)

«Quand je rentrais de l’école, j’allais aider mon père à la ferme. Ce que l’on étudiait en classe ne m’intéressait pas spécialement, je ne comprenais pas très bien à quoi ça servait, je n’avais pas conscience de l’utilité d’apprendre toutes ces branches. Et puis, j’étais aussi assez bordélique, je perdais des feuilles, j’oubliais des affaires et ça ne m’aidait pas à bien réviser les leçons.

En fait, je souffrais d’un manque d’organisation et de motivation à l’époque.

Bon, je n’ai jamais redoublé mais je n’ai jamais non plus eu les meilleures notes de la classe. J’ai terminé ma scolarité en VSG – le niveau moyen –, un peu à la raclette avec 4,5 de moyenne générale et 4 à l’examen. Heureusement d’ailleurs que j’étais en VSG et pas en VSO (la filière la moins exigeante, ndlr), parce que c’était plus facile de dénicher ensuite une place d’apprentissage. Et

comme je me débrouillais bien en stage, que j’étais très manuel, je n’ai pas eu de souci pour trouver un patron

et j’ai choisi d’aller au Sépey (VD), assez loin de chez moi, car on y travaillait la charpente traditionnelle. J’étais à fond dans mon apprentissage, y compris en théorie.

Etant donné que les cours étaient liés au métier que j’exerçais et que j’aimais, j’avais envie d’apprendre

et j’ai fini avec 4,8 de moyenne. Mon ancien patron me redit souvent que j’étais l’un des seuls apprentis qu’il ait eus qui posait autant de questions et essayait de tout comprendre. Un peu tout le contraire de ce que j’étais en classe…

Ensuite, après un nouvel apprentissage en menuiserie fait à la demande de mes parents et quelques années de chantier, j’ai décidé de retourner sur les bancs d’école, plus précisément à l’Ecole supérieure du bois à Bienne pour devenir technicien en construction bois. Cette formation dure trois ans, deux ans de théorie et une année de pratique en entreprise. Je suis d’ailleurs actuellement à la recherche d’une place de stage.

Vous savez, si l’on veut avancer dans son métier, voir plus loin, apprendre de nouvelles choses, il est nécessaire de continuer à se former!»

Ludovic Dedomenici entouré de pinceaux géants
Ludovic Dedomenici a écrit à ses anciens profs pour leur montrer qu’il avait réussi son parcours professionnel.

Ludovic Dedomenici, 25 ans, plâtrier-peintre, médaillé de bronze aux championnats d’Europe des métiers 2014 (Euro Skills), Prilly (VD)

«Comme élève, j’étais plutôt turbulent, impertinent. J’avais des remarques chaque semaine dans mon carnet et je passais souvent mes mercredis après-midi en retenue. Mais côté résultats, ce n’était pas la catastrophe. Quand mes notes baissaient, je travaillais un peu plus pour les remonter. J’ai terminé ma scolarité dans la filière du milieu avec un peu plus de 4 de moyenne.

L’école ne m’intéressait pas plus que ça, je n’avais pas trop envie d’y aller et c’était un peu pénible, surtout à la fin. J’ai même été menacé d’exclusion parce que j’avais fait des conneries.

Les profs, en tout cas la plupart d’entre eux, estimaient infimes mes chances de survie en tant qu’apprenti. Ils prétendaient que je n’avais pas d’avenir!

Pour ma place d’apprentissage, j’ai été en quelque sorte pistonné, puisque c’est un copain de mon père, chez qui j’avais fait un stage, qui m’a engagé. La pratique m’a tout de suite motivé, pas la théorie. Au cours, j’assurais donc le minimum jusqu’à ce que mon patron et mon père me remontent les bretelles. Du coup, j’ai fini premier du canton de Vaud en plâtre et troisième en peinture.

Après, j’ai voulu participer aux championnats suisses pour voir de quoi j’étais capable. J’ai fait troisième et ça m’a donné la possibilité de concourir aux championnats d’Europe où j’ai aussi décroché la médaille de bronze. A la suite de ces résultats, j’ai écrit une lettre à mes anciens profs pour leur montrer que j’avais super bien réussi mon parcours professionnel, contrairement à ce qu’ils me prédisaient.

En apprentissage, comme mon métier me passionne, c’était plus facile d’étudier, ça demandait moins d’effort qu’à l’école où je manquais de motivation. D’ailleurs,

une fois mon CFC en poche, j’ai enchaîné avec une maîtrise fédérale. Après 3000 heures de cours répartis sur six ans, j’arrive au terme de cette formation supérieure.

Aujourd’hui, je suis associé avec mon père dans les faits, mais pas encore juridiquement. La passation des parts sociales de l’entreprise familiale se fera dans le courant de cette année.»

Texte: © Migros Magazine / Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Christophe Chammartin