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15 mai 2017

De jeunes migrants parrainés

A travers le projet d’accompagnement «1 set de + à table», près d’un quart des 600 mineurs non accompagnés présents en Suisse romande peuvent vivre des moments en famille.

la famille pose détendue dans le jardin et la fillette en train de lancer un ballon de foot en l'air
Une passion du foot commune
a facilité les échanges entre
 les enfants du couple
et Yonoussah.

Le but de «1 set de + à table»? Que tout requérant d’asile mineur non accompagné (MNA) présent en Suisse puisse bénéficier de relations sociales et de liens de confiance avec ses parrains d’ici. En 2015, le nombre de MNA arrivant en Suisse a explosé. Cet afflux constitue la genèse de ce projet au sein de la Fondation suisse du Service social international (SSI).

Martino Guzzardo, responsable de ce programme lancé l’an dernier, explique: «Nous avons eu besoin de huit mois pour mettre tous les organismes impliqués dans l’asile, dont les structures diffèrent selon les cantons, autour d’une même table.» «Il a fallu les convaincre du fait que

pour ces jeunes, tout lien tissé ici ne peut être que bénéfique, surtout durant les premiers mois d’arrivée, où ils sont en totale perte de repères»,

détaille sa collègue également en charge du projet «1 set de + à table», Alicia Haldemann. Et ce, dans le cadre de moments tout simples le cadre de moments tout simples qui «permettent à ces adolescents d’oublier un instant la très dure réalité de leur statut précaire. Ou pour le dire avec les mots récents d’un migrant mineur, pour s’entendre simplement demander, comment vas-tu?»

Pour que la relation soit possible malgré tout ce qui sépare une famille vivant dans la tranquille Suisse romande d’un jeune déraciné et arrivé en Suisse après un parcours migratoire difficile, la relation doit être cadrée.

Nous rappelons aux futurs parrains que le passé du jeune lui appartient, et qu’il peut être très douloureux pour lui de l’évoquer.

Il ne s’agit pas de se substituer à un éducateur ou à un psychologue. Mais d’offrir une bulle d’air où l’adolescent peut être un jeune comme un autre et oublier un instant sa condition de réfugié.

Nous travaillons avec les familles afin de ne pas faire plus de mal que de bien.»

Un rôle bien clair

Partout où d’autres organismes étaient déjà actifs auprès des MNA, le SSI a associé ses efforts avec eux. Comme avec les Eglises protestante et catholique du canton de Vaud dès le début 2016. Antoinette Steiner, de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV), rend attentives les familles qui s’engagent qu’elles n’ont pas «à se charger de tous les problèmes du jeune accueilli.

Parler un peu français, partager des moments chaleureux, c’est déjà beaucoup.»

Mais il arrive que le contact ne passe pas. «C’est pourquoi on propose aux familles d’évaluer le parrainage après quelques mois et de s’arrêter au besoin. Si tout le monde est partant, rien n’interdit de poursuivre la relation ensuite.

Alors qu’on demande aux jeunes de devenir autonomes, la présence rassurante d’une famille est importante.»

«Ce n’est pas toujours facile de se quitter après une visite»

La famille réunie autour de la table et en train de trinquer dans la bonne humeur.
Le scepticisme des ados de la famille d’accueil envers le projet s’est envolé une fois Mostafa rencontré.

Famille Valérie et Stefan Graf Despont, Lausanne, avec Mostafa, 17 ans, Afghanistan

Faire quelque chose, même modeste, face à l’oppression des faits. C’est par la lecture émue d’un article paru dans la presse vaudoise que Valérie et Stefan Graf Despont entendent parler du projet «1 set de + à table»:

C’était un engagement moins lourd que de devenir famille d’accueil.

Même si nous travaillons tous les deux à plein temps et avons une vie plutôt bien remplie, ça nous paraissait possible», explique Valérie Graf Despont, enseignante en classe d’accueil forcément très sensible aux questions migratoires.

Signe du destin, son époux, avocat, a été arrêté par le même sujet. «Le soir, nous avions chacun envie d’en parler à l’autre. Et à nos enfants. Le plus jeune, 9 ans, s’est montré enthousiaste.

Nos deux ados ont été un peu plus longs à convaincre. Mais maintenant, ils adorent lorsque Mostafa vient.»

Arrivé en Suisse il y a un an et demi, ce jeune Afghan souvent souriant vient dans cette famille lausannoise depuis moins de deux mois. «Mais nous n’avons pas eu besoin de terminer la phase probatoire pour savoir que ça se passerait très bien», note Valérie Graf Despont. Plutôt que de continuer à proposer un moment de rencontre fixe, en l’occurrence le lundi soir, la famille privilégie désormais le changement.

Mostafa adore par exemple venir avec nous à la montagne. Et il est plutôt fort en batailles de boules de neige.»

Mostafa est logé dans un centre d’accueil pour adultes, où cela ne se passe pas trop mal, notamment parce qu’il y retrouve nombre de ses compatriotes. «Il n’empêche, quand on va le déposer le dimanche soir, ce n’est pas évident», souffle Valérie Graf Despont. Qui ajoute:

Les enfants se réjouissent de le revoir. Il nous apporte beaucoup et nous essayons de lui rendre la pareille.»

La majorité du jeune homme approche et, avec elle, le moment crucial de la fin de son statut de MNA. Son permis F devrait en principe être renouvelé. Mais l’incertitude reste forcément très difficile à supporter. Valérie et Stefan Graf Despont espèrent que plus le jeune homme sera intégré, meilleures seront ses chances de pouvoir rester dans notre pays.

Ils s’emploient à l’y aider, notamment pour le difficile apprentissage du français, ou à l’occasion de quelques démarches autour d’un possible emploi dans le restaurant d’un ami. Autour d’eux, quatre familles ont contacté le Service social international pour prendre des renseignements. Sûrement conquises par tant d’enthousiasme.

«Un simple moment passé en famille suffit»

La famille réunie dans le salon avec Samson.
Samson savoure chaque instant passé avec la famille Meyer.

Famille Caroline et David Meyer, Bussigny (VD), deux enfants (un 3e bientôt), avec Samson, 16 ans, Erythrée

Désireux d’apporter son aide, ce couple vaudois s’inscrit sur la page d’accueil de «1 set de + à table». C’était en juin 2016, «et on a plutôt été déçu en bien, comme on dit dans le canton, relate David. L’approche, le projet étaient très cadrés: le but est avant tout de mettre en relation un jeune migrant et des parrains bénévoles.

Nous avions des questions sur la situation légale des mineurs non accompagnés. Les gens du SSI nous ont clarifié les choses,

tout en nous rappelant que notre rôle consistait à offrir des moments de partage en toute simplicité.»

A la fin septembre, la famille se rend au foyer où vit Samson, un adolescent érythréen de toute juste 16 ans arrivé en Suisse depuis une dizaine de mois. La répondante d’Action-Parrainage ainsi que l’éducatrice en charge du jeune homme sont présentes.

Malgré ce contexte nécessaire mais un peu intimidant, le courant passe. «Samson se débrouille pas mal en français, à l’oral. Ensuite nous avons simplement proposé qu’il vienne manger des pâtes à la maison un soir. Et la relation a démarré, tout simplement.»

Samson a une petite sœur de l’âge de leur fils aîné, Arthur. Il est fan de foot et de Messi. Quelques matchs regardés à la télé chez les Meyer et après une invitation à une fête de famille, la glace est définitivement brisée et sa présence semble aller de soi.

Caroline Meyer n’enjolive pas pour autant la situation: «Nous venons bien sûr d’univers très différents. Sa situation reste très précaire, il a vécu des choses très dures que l’on peine même à imaginer et nous n’avons pas les réponses capables de stabiliser son statut.

Nous sommes conscients que tout cela peut se terminer du jour au lendemain. Mais en attendant, nous sommes là.

Et nous accueillons Samson aussi bien et aussi simplement que possible.»

La famille encourage aussi Samson dans son apprentissage de notre langue, se tient prête à l’aider pour d’éventuelles possibilités d’emploi et tente de rendre les choses aussi naturelles que le permet la situation. La famille s’est aussi adaptée en fonction, comme le souligne David Meyer:

Au début, nous lui proposions toutes sortes d’activités, puis nous avons compris que Samson n’appréciait rien tant qu’être dehors et jouer avec les enfants.»

Et chacun garde le souvenir ému de cette joie partagée à le voir découvrir la neige pour la première fois. 

«Yonoussah ne refuse jamais de venir»

Une passion du foot commune a facilité les échanges entre les enfants du couple et Yonoussah

Famille Sophie et Fabian Bole-du-Chomont, La Chaux-de-Fonds, avec Yonoussah, 17 ans, Guinée

Avec leurs deux enfants, Clarisse et Tim, Sophie et Fabian Bole-du- Chomont ont participé en 2016 à l’action «Ouvrons notre porte» menée par plusieurs associations actives dans les milieux de l’asile dans le canton de Neuchâtel. «Il s’agissait d’inviter des migrants à manger une fois par semaine. Nous avons reçu une famille afghane avec quatre enfants dont un bébé. Nous sommes toujours en contact.»

Cette expérience rend le couple très attentif aux immenses difficultés des migrants et à l’intérêt que revêt tout lien noué avec des habitants de leur pays d’accueil. Quand ils entendent parler d’«1 set de + à table», fin août 2016, ils ne mettent pas longtemps à se décider. «Martino Guzzardo, qui chapeaute ce projet, cherchait une dizaine de familles pour cette première phase pilote. Et on s’est lancés.»

Fabian travaille comme informaticien chez Tissot, Sophie est diététicienne indépendante. Un premier parrainage tombe à l’eau, le jeune ayant été pris en charge par une famille d’accueil. Finalement, Yonoussah vient chez eux depuis fin janvier. «Il vient de Guinée.

Il a des frères et sœurs, et je crois qu’il apprécie de partager des moments familiaux, de jouer avec les enfants, de venir prendre le goûter.

Il ne refuse jamais de venir.» Clarisse aime le foot. Yonoussah également. «Il joue même très bien et fait partie d’un club de la région», souligne Fabian Bole-du-Chomont.

Le plaisir de ces instants est tout autant partagé par la famille. «La semaine dernière, nous avons participé à une journée de bilan avec les autres familles participant à cette période pilote dans le canton de Neuchâtel, raconte le couple.

Seule l’une d’entre elles, trop isolée, a dû arrêter le programme. Pour les autres comme pour nous, il n’y a que du positif.

Naturellement, cela demande un peu d’application. Mais honnêtement, par rapport à ce qu’a traversé Yonoussah et le confort de notre vie en Suisse, c’est la moindre des choses que l’on puisse faire.»

Texte: © Migros Magazine / Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Matthieu Spohn