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26 décembre 2016

De l’utilité de compter sur ses doigts

La pratique n’est pas encouragée à l’école. Doctorante à l’Université de Genève, Justine Dupont-Boime montre pourtant, dans la thèse qu’elle prépare, que le comptage manuel facilite la progression en mathématiques. Et que les plus malins n’hésitent pas à y recourir.

deux enfants devant le tableau à l'école
Même les enfants les plus doués compteraient sur leurs doigts...

Quand un adulte compte sur ses doigts, il les cache sous la table. On voit bien qu’il y a un tabou autour de ça.» Le comptage sur les doigts, Justine Dupont-Boime, doctorante à l’Université de Genève, lui consacre une thèse, sous la direction de Catherine Thevenot, professeure associée à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne.

Les deux femmes ont voulu répondre à une question que se posent les enseignants: faut-il laisser les jeunes enfants compter sur leurs doigts pour développer de bonnes compétences en arithmétique? Dans les écoles, une tradition implicite voudrait que cette technique ne soit pas trop utilisée, ou en tout cas abandonnée assez rapidement.

Nous sommes parties de l’hypothèse que c’était tout de même une stratégie qui allait permettre aux enfants d’alléger leur charge en mémoire et du coup d’arriver peut-être plus correctement à faire les calculs. La littérature spécialisée montre des résultats allant dans ce sens.»

Concrètement, depuis une année, Justine Dupont-Boime travaille dans les classes avec des enfants de 5-6 ans, et continuera encore pendant deux ans: «Je leur donne des tâches de mathématiques, pour voir s’ils utilisent spontanément leurs doigts, et j’évalue également leur gnosie digitale.» Autrement dit la faculté de reconnaître et discriminer les doigts: «Je leur touche un ou deux doigts et ils doivent montrer le(s)quel(s) j’ai touché(s).»

De quoi remplacer un test de QI?

Des études ont établi un lien entre sensibilité des doigts et performances en mathématiques: «Les élèves qui ont une meilleure sensibilité des doigts les utiliseraient plus facilement pour compter, ce qui les aiderait à résoudre des opérations.» Un article a même montré que la gnosie digitale était «un meilleur prédicteur des capacités mathématiques que les tests d’intelligence classiques».

Sauf que Justine Dupont-Boime a pu constater jusqu’ici que c’étaient surtout «les enfants les plus efficaces cognitivement qui utilisent plus facilement leurs doigts pour résoudre des opérations arithmétiques de base, comme des additions simples, et que cela leur permet d’avoir de meilleures performances».

Cognitivement efficaces? Autrement dit, les plus malins, ceux qui «auront l’intelligence de mettre cette stratégie en place, qui y pensent, qui se rendent compte qu’ils en ont besoin et que, sans les doigts, on n’y arrive pas aussi bien qu’avec».

Quel rapport alors avec cette fameuse sensibilité des doigts? «A l’inverse de ce qui est prétendu dans la littérature, explique Catherine Thevenot, ce ne serait pas les enfants ayant au départ une bonne gnosie digitale qui vont mettre en place des stratégies de comptage, mais plutôt le contraire: les enfants les plus efficaces cognitivement choisiraient de compter sur les doigts et cela pourrait développer leur gnosie digitale, ce qui paraît plus logique: on ne comprend pas très bien comment une meilleure sensibilité des doigts pourrait expliquer les performances en mathématiques.»

Quant à l’apport concret du comptage sur les doigts, on pourrait dire qu’il «soulage la mémoire et que c’est aussi une information visuelle: les enfants voient le résultat quand ils font une addition. C’est cela ensuite qui va les aider à s’en extraire: plus ils vont compter sur les doigts, plus ils vont pratiquer, plus par la suite ils vont maîtriser les principes arithmétiques.»

Réservé aux débutants

Des associations vont ainsi se créer et devenir automatiques: «Même des associations toutes bêtes.

Par exemple, à force de se représenter et de voir les chiffres sur les doigts, 3 et 2 vont être associés à 5. Plus on les utilise, moins on aura besoin des doigts. C’est l’utilisation même de la stratégie qui va permettre de s’affranchir de cette stratégie pour passer au niveau mental.»

Les premiers partis seront naturellement les premiers arrivés: «Le comptage sur les doigts, ce sont les plus malins qui l’utilisent d’abord et c’est aussi eux qui devraient l’abandonner d’abord.» Si, au-delà de 8-9 ans, un enfant continue à compter sur les doigts, on pourra se demander s’il a «des problèmes de mémoire ou de représentation du nombre, tout en sachant que tous les enfants ont des trajectoires développementales différentes».

Le paradoxe dans cette affaire, c’est que les enfants qui ont «le plus de difficultés cognitives auraient besoin d’utiliser leurs doigts mais n’arrivent pas à mettre en place cette stratégie spontanément». Les deux femmes estiment que les premiers résultats obtenus dans cette étude «militent pour que les enseignants et les parents encouragent la stratégie du comptage sur les doigts, ce qui ne se fait pas actuellement, par défaut d’information».

Auteur: Laurent Nicolet

Illustrations: François Maret