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30 mars 2015

De la clandestinité à l’intégration

Très présents en Suisse, les Equatoriens se distinguent par leur discrétion. Vingt ans après leur arrivée, essentiellement dans le canton de Vaud, ils ne sont plus travailleurs au noir, mais citoyens actifs et épanouis.

Viviana Bonilla
Viviana Bonilla est venue en Suisse à l'âge de 10 ans.

On ne les avait pas vus venir. Fin des années 90: l’Equateur subit une sérieuse crise financière. Banques qui se ferment, économies qui s’envolent, dollarisation du système qui ne permet plus de vivre avec les salaires en vigueur. Les Equatoriens fuient en nombre, tentent leur chance aux Etats-Unis et en Europe.

En Suisse, les premiers arrivants se fixent à Lausanne, entraînant bientôt vers la capitale vaudoise proches, amis et parents. Sans permis de travail ni de séjour, ils trouvent pourtant facilement des emplois au noir: dans l’agriculture et la restauration pour les hommes, dans le nettoyage et le gardiennage d’enfants pour les femmes.

Une précarité et une clandestinité de tous les instants poussent peu à peu les Equatoriens à s’organiser, à manifester et obtenir des régularisations. Arrivés souvent jeunes, et avec un bon niveau d’éducation, les membres de cette communauté discrète entre toutes ont eu le temps et l’énergie de transformer leur quotidien. Quinze ans après, les voici cadres, fonctionnaires, étudiants. D’anciens plongeurs ou casseroliers ouvrent leur propre restaurant.

Certains ont déjà obtenu la nationalité suisse, d’autres ont entamé les démarches. Sans pour autant tout abandonner des habitudes du pays natal. Comme, organisés toutes les semaines à la Bourdonnette, ces matchs de volleyball équatorien, (lien en espagnol) dont la caractéristique est de se jouer à trois et avec un ballon dur.

Difficile d’estimer le nombre réel d’Equatoriens en Suisse: certains vivent encore dans la clandestinité, d’autres arrivent désormais munis de passeports espagnols et sont enregistrés comme tels. Fin 2013, l’Office fédéral de la statistique comptabilisait 2719 personnes de nationalité équatorienne résidant de façon permanente et officielle en Suisse. En 1990 ils n’étaient que 227. L’un des premiers arrivés, Byron Allauca (lire ci-après), aujourd’hui naturalisé et conseiller communal à Renens, donne d’autres estimations: «5000 dans le canton de Vaud, dont 2500 à 3000 à Lausanne.»

«On ne craignait pas les voleurs, mais la police»

«Je me rappelle très bien le soulagement à notre arrivée à Nyon.» Viviana Bonilla avait 10 ans: pour entrer en Suisse, elle a dû franchir la frontière en catimini, à pied, depuis Divonne (F). Suivent des années de clandestinité. Sa mère faisait des heures de ménage.

On partageait un studio à Lausanne, ma maman et moi, on dormait dans la pièce principale et un autre type dormait dans la cuisine.»

Elle se souvient d’une époque marquée par la crainte d’être contrôlée: «On n’avait pas peur des voleurs, on avait peur de la police.

Si Viviana Bonilla a pu être scolarisée et apprendre vite le français et l’allemand, un problème surgit bientôt: l’accès à l’apprentissage et au gymnase est interdit aux clandestins. «On s’est battus, il y a eu des grèves, des protestations.» Jusqu’à obtenir ce droit tout simple: devenir une gymnasienne comme les autres. Puis sa mère épouse un Portugais et obtient un titre de séjour.

Aujourd’hui Viviana Bonilla étudie la sociologie à l’Université de Neuchâtel et travaille comme vendeuse. Après avoir été gérante de station-service, employée dans un fast-food, femme de chambre.

J’ai toujours travaillé, l’argent de poche n’est pas une tradition chez nous.»

Les vacances lui laissent un souvenir particulièrement douloureux: «Pendant que mes copines partaient, je ne pouvais même pas quitter Lausanne, on ne prenait presque pas le train, moins on bougeait, plus sûr c’était.»

Viviana Bonilla dit aussi «qu’en grandissant on s’habitue», que petit à petit l’envie de rentrer au pays a disparu: «J’ai mes copines, mon petit réseau ici. J’apprends plus de choses, j’ai plus d’opportunités et j’ai vécu plus longtemps ici que là-bas.» Lors d’un récent séjour de deux mois en Equateur, elle a dû faire ce constat:

Après un mois déjà, je voulais rentrer chez moi. En Suisse.»

«Tout de suite, ça a été le choc»

Mercedes Proano
Mercedes Proano

Son cas est différent. D’abord elle vit à Zurich et n’a jamais été sans-papiers. Mercedes Proano a rencontré son mari suisse à Quito, la capitale de l’Equateur, où il travaillait pour une organisation non gouvernementale. Elle se souvient de son arrivée: «On sortait de l’aéroport avec tous nos bagages, et ça a été tout de suite un choc: je n’avais jamais vu autant de neige et il faisait très froid.»

En Suisse, cette diplômée en psychologie a repris le travail qu’elle exerçait en Equateur: professeur d’espagnol. La principale difficulté pour elle c’est pourtant bien la langue:

J’ai appris l’allemand, mais cela ne suffit pas pour s’intégrer, il faut aussi parler le dialecte,

je ne crois pas qu’on puisse l’apprendre, il faut être né ici, un dialecte ce n’est pas quelque chose qui s’apprend à l’école.»

Quand on lui demande ce qui lui manque le plus de son pays, elle dit qu’elle n’a pas de réponse spécifique: «Ça a à voir avec les odeurs, les parfums, la musique, regarder les gens autour de soi, le sentiment d’être à la maison, d’être une partie de tout ça.»

Ce qu’elle ne regrette pas en revanche d’avoir laissé derrière elle, c’est l’insécurité. «A Quito il y a beaucoup de délinquance, je suis peut-être paranoïaque, mais quand je sors là-bas, je ne prends pas mon téléphone, je ne sors pas d’argent de mon porte-monnaie, ma mère s’est fait voler sa voiture, mon frère s’est fait voler son portable.»

Enfin, quand on lui demande ce que les Suisses savent de l’Equateur, Mercedes Proano sourit: «Assange dans notre ambassade à Londres. Et les Galapagos!»

«Avec un travail, vous pouvez toujours vous débrouiller»

Byron Allauca et ses frères
Byron Allauca et ses frères, gérants du Restaurant de Fontenay à Lausanne

Si Washington manque à l’appel, les trois autres frères Byron, Nixon et Orlando Allauca sont présents: «Notre père aimait bien la politique américaine, voilà pourquoi nous ne nous appelons ni José ni Manuel.» Byron Allauca, conseiller communal à Renens (VD) et cadre dans les Transports publics lausannois, est arrivé le premier. Lui et ses frères ont connu le travail illégal:

Il y avait deux sortes d’employeurs, ceux qui avaient vraiment besoin de nous et ceux qui essayaient de profiter de la situation.»

Licencié en économie, Byron Allauca occupe différents emplois dans la restauration. Ses frères suivent la même voie: «On a appris toutes les facettes du métier.» Jusqu’à obtenir une patente et posséder leur propre restaurant à Lausanne. C’est là, l’été dernier, qu’ils ont suivi le match de Coupe du monde Suisse-Equateur: «Ce match, c’était un peu comme si papa jouait contre maman.»

Les souvenirs d’avant la régularisation restent très vivaces: «On avait peur de tout le monde.» Pourtant, «même sans permis, si vous avez un travail, vous pouvez vous débrouiller, ça vous met en contact avec des gens». Se loger représentait un problème spécifique: «Il fallait trouver un Suisse qui avance la garantie.» Après, c’était l’entassement: «On habitait à sept ou huit dans un petit logement.» Byron Allauca songerait presque à retourner en Equateur pour sa retraite, mais

les enfants font leur vie ici et on a pris des habitudes comme la sécurité, la propreté.»

Et puis, conclut, Nixon Allauca: «Il arrive un moment où là-bas, on n’a plus d’amis.»

«On m'a traitée comme une criminelle»

Monica Chicaiza Martinez souriante, tenant un Ipad.
Monica Chicaiza Martinez

Arrivée à 17 ans à Lausanne à la fin des années 90, Monica Chicaiza Martinez n’a eu besoin que de quinze jours pour trouver du travail: bonne à tout faire dans une famille de La Sarraz.

«Je travaillais de 7 heures du matin à 7 heures du soir pour 1500 francs par mois.»

Apprivoiser les produits de nettoyage et les appareils ménagers n’a pas été une mince affaire: «Les aspirateurs, chez nous, il y avait que les riches qui en avaient.» Entre-temps, Monica Chicaiza Martinez devient mère célibataire.

Le plus difficile, c’est «la peur de sortir, tout cela débouche sur un sentiment d’impuissance».

Et une large incompréhension. «Tu te dis, je ne fais rien de mal et je ne prends le travail de personne.» Incompréhension qui se change en colère quand elle est retenue une nuit au poste de police après un contrôle à Pully, où elle gardait des enfants: «On m’a traitée comme une criminelle,

j’avais peur que les policiers trouvent mon adresse où habitaient d'autres Equatoriens.»

Elle gagne l’Espagne au début des années 2000 où le premier ministre Aznar venait de décider une régularisation massive des clandestins. Elle s'y marie, a un deuxième enfant, obtient la nationalité espagnole et un emploi. La crise ramène la troupe en Suisse et Monica Chicaiza Martinez trouve un emploi dans l’aide aux personnes âgées.

Rien pourtant n’est oublié: «Un jour, j’ai vu arriver des policiers et je me suis mise à trembler, alors que je ne risquais plus rien.» Monica Chicaiza Martinez avoue aussi que l’Equateur lui manque. Mais que «plus le temps passe», plus elle voit que ses enfants «sont bien ici et que je peux faire de mes rêves une réalité».

«Nous avons assez de capacités pour ne pas passer notre vie sur un chantier ou dans un restaurant»

Juan Carlos Catota
Juan Carlos Catota

Lorsque Juan Carlos Catota est arrivé en Suisse à 18 ans pour suivre ses parents, la communauté équatorienne de Lausanne n’était pas très grande: «Ça a peut-être été ma chance, je devais m’intégrer, étudier le français.» Si la première idée était de «gagner un peu d’argent et de retourner au pays», les années modifient la donne:

«Je ne retourne plus en Equateur, le pays a changé, les gens ne sont plus les mêmes.»

Juan Carlos Catota a longtemps travaillé dans la restauration, notamment au Lausanne Palace. «Une bonne place mais les horaires étaient compliqués pour la vie de famille et j’ai décidé de faire un apprentissage d’électricien.» A presque 30 ans. Aujourd’hui, marié avec une Brésilienne, et avec des enfants scolarisés, il travaille à la ville de Lausanne. Même s'il est fier d’avoir fondé une équipe de foot composée uniquement d’Equatoriens, son maître mot reste «intégration».

«Il faut aller vers les Suisses, changer notre façon de penser, faire plein de choses que les Suisses font, aller à la montagne, apprendre le ski.» Et de raconter son premier contact avec un Suisse:

Un vigneron chez qui je travaillais m’a appris le français et m’a accueilli comme quelqu’un de sa famille.»

Juan Carlos Catota aime rappeler que l’Equateur est «un petit pays, on n’a de problème avec personne». Et ajoute que les Equatoriens ont assez de capacités pour ne pas passer toute leur vie sur un chantier ou dans un restaurant.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Christian Schnurr, Jeremy Bierer