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12 février 2016

De quel bois j’me chauffe

La chronique de Xavier Filliez, journaliste exilé à New York.

J’ai longtemps roulé en Renault Kangoo. Comme la plupart d’entre vous, je m’accommode des charters et des motels low-budget. Et j’ai compris en posant le premier pied dans notre two bedrooms familial de 60 mètres carrés à Brooklyn il y a un an et demi que la barre de mes prétentions matérielles allait être stationnaire. En d’autres termes: j’ai fait une croix sur le loft à Soho, la Bentley Continental et les voyages en business class.

(Y ai-je véritablement aspiré? Pour la Bentley: oui un peu.)

En vérité, mon plus grand souhait à l’heure actuelle n’est ni indécent ni décadent. J’aimerais un logement chauffé. Je veux dire chauffé tout le temps. Pas un jour sur deux. Pas beaucoup trop la journée et plus du tout la nuit. Pas à moitié en janvier et l’autre moitié en février. J’ai signé pour l’Amérique, moi. Pas pour une banlieue sous-développée du nord-est de l’Ukraine.


Cette semaine, Cecilio nous a rendu visite. Il faut que je vous présente Cecilio. C’est le superintendent (une sorte de concierge faccia tutto) mexicain qu’on appelle quand on a un pépin. On l’appelle souvent. Qu’il s’agisse des toilettes bouchées, du placard qui se démembre ou du chauffage à l’agonie, il répond toujours la même chose: «I will come» (Je vais venir). Et «I will let you know» (Je vous tiens au courant). Ce qu’il fait, manifestement… après trois ou quatre coups de fil et une demi-douzaine de SMS.

Recadrage. Je ne suis pas le plus à plaindre. Le sans-abri qui dort sur le parvis de l’église à un bloc de chez moi vomirait sa bile en lisant ce billet. Et s’il prenait à Cheryl Brown - une jeune mère de famille qui a vécu sans eau chaude pendant deux ans dans son appartement d’East Harlem, et dont la vaisselle mal lavée a fini par attirer les cafards - l’envie de m’éliminer, elle pourrait plaider la légitime défense.

Mais je raconte tout de même mes petits tracas de nanti, entre gros rhumes et pneumonie, parce que la sclérose qui règne parfois dans cette mégapole (et ce pays) se revendiquant du XXIIe siècle confine au Moyen Age. L’an dernier, 230 000 plaintes ont été adressées au 311, le «service après-vente» de la Ville de New York, suite à des chauffages défaillants. Parmi elles, près de deux cents plaintes d’écoles publiques.

En décembre dernier, on a organisé un Hacketon sur la question. «Hack for heat» a rassemblé des développeurs, data scientists, hackers, urbanistes, designers, pour récolter un maximum de données et assurer «des logements accessibles et décents» au plus grand nombre.

Une start-up a récemment déployé des capteurs dans des appartements de Harlem, du Bronx et de Bed-Stuy pour aider les locataires à apporter des preuves de leurs plaintes devant la cour. Slogan de Heat Seek, tenez-vous bien: «Notre mission est d’aider les gens à garder leur chauffage allumé.»


Je n’ai pas eu besoin d’aller jusque aux menaces. J’ai envoyé un message très clair au propriétaire de notre immeuble. Une heure après, la régie m'annonçait qu’elle allait changer le boiler. Et Cecilio débarquait avec un DeLonghi sous le bras. C’est… la Bentley des radiateurs d’appoint.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez