Archives
9 avril 2016

De quoi avez-vous peur?

Sauf rares exceptions, tout le monde a peur! Y compris les individus qui se mettent régulièrement en danger, à l’image des personnalités qui ont eu le courage de témoigner ici. Cette émotion ancestrale se maîtrise donc, mais parfois elle nous déborde aussi.

Fanny Clavien tient un serpent en peluche.
Fanny Clavien, championne de karakté, n'a pas froid aux yeux et pourtant...

Accélération du rythme cardiaque, respiration difficile, bouche sèche, pupilles dilatées, chair de poule, sueurs froides, tremblements… Voilà quelques-uns des principaux symptômes de la peur, cette émotion qui nous submerge lorsque l’on fait face à un danger réel ou imaginaire. «Elle sert à gérer les imprévus, à trouver les moyens de faire face à des situations différentes, dans un sens négatif, de celles que l’on attendait», précise le professeur Ron Stoop, responsable de l’ Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur au CHUV.

Le professeur Ron Stoop, responsable de l’Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur au CHUV.
Le professeur Ron Stoop, responsable de l’Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur au CHUV.

Ce système d’alarme archaïque, qui a permis aux espèces animales de survivre et d’évoluer, se déclenche lorsque l’on perçoit une menace objective (une voiture fonce sur nous) ou subjective (l’ascenseur pourrait tomber en panne ou s’écraser). Parce que chez l’homme, comme le relève notre spécialiste, l’imagination s’emballe facilement:

«On pense que quelque chose va mal se passer et cela nous affecte comme si c’était vrai. Là, on se distingue des autres animaux chez qui cet aspect est sans doute moins développé.»

Du coup, la peur n’est pas toujours bonne conseillère. «A la base, c’est bien de l’écouter, car elle peut nous sauver la vie! Mais il ne faut pas oublier que c’est une émotion très ancienne, qui peut nous jouer des tours.» Programmés comme nous le sommes depuis la nuit des temps, nous continuons à sursauter lorsqu’un cobra se dresse et nous attaque, alors même que l’on se trouve dans un vivarium face à un reptile enfermé dans une cage de verre… «L’être humain ne sait pas toujours adapter ses peurs au contexte», résume Ron Stoop.

Si nous ne prenons pas nos jambes à notre cou lorsque le serpent précité fait mine de nous agresser, c’est parce que la réponse de peur générée par notre amygdale (le centre de cette émotion situé dans le lobe temporal de notre cerveau) est freinée par les aires corticales qui nous répètent qu’il n’y a pas péril en la demeure. Ce qui fait dire à ce chercheur en neurobiologie «qu’il y a là deux systèmes qui s’opposent: la peur instinctive d’un côté et la conscience de l’autre».

C’est ce même mécanisme que nous mettons en branle lorsque nous jouons à nous faire peur. Par exemple, en nous risquant sur un grand huit, en visionnant un film d’horreur ou en sautant à l’élastique.

Vivre cette émotion à 100% en sachant pertinemment que notre vie n’est pas en danger, c’est une expérience intense qui procure du plaisir, qui renforce notre sentiment d’être vivant.»

Les amateurs de sport extrême le savent bien, eux qui sont littéralement accros à ce stress synonyme de montée d’adrénaline et de décharge d’endorphine.

Le hic, c’est que la peur peut également se jouer de nous, au point de ne plus être maîtrisable et de conduire à la phobie. Beaucoup succombent à la tentation d’éviter l’objet de leurs craintes plutôt que de s’y confronter. Avec le risque de s’aménager, petit à petit, une existence toujours plus étriquée. D’où l’importance d’apprivoiser nos peurs avant qu’elles ne nous envahissent et nous asservissent!

Se remettre en selle, vite

«Pour se sortir de cette situation anxiogène, on peut tenter de l’inhiber volontairement.

Parce qu’après l’apprentissage de la peur, on a seulement quelques heures pendant lesquelles cette mémoire émotionnelle est labile. Après, elle se consolide et s’imprime dans notre cerveau d’une façon quasi permanente.»

Se remettre en selle immédiatement après une chute à cheval ou à moto est ainsi le meilleur moyen de dominer la crainte de tomber à nouveau.

«Les recherches actuelles montrent qu’il est possible d’affecter ce type de souvenirs, en les rendant à nouveau sensibles à la plasticité neuronale de manière à les effacer ou à les estomper», note encore le professeur Stoop. A ce titre, les thérapies comportementales ont fait leurs preuves, puisqu’elles permettent aux anxieux et phobiques de se remettre en situation stressante, tout en maîtrisant le contexte. En fait, ces derniers s’exposent progressivement à leurs angoisses jusqu’à ce que celles-ci finissent par ne plus être qu’un mauvais souvenir…

Estelle Balet, championne du monde de snowboard freeride 2016

Estelle Balet, championne du monde de snowboard freeride 2016.
Estelle Balet, championne du monde de snowboard freeride 2016.

«Que ce soit en compétition ou hors compétition, j’ai toujours peur. C’est essentiel dans notre sport, car cela nous empêche de prendre trop de risques. Et puis, ma peur m’oblige à rider plus vite, ce qui n’est pas une mauvaise chose. Ensuite, parvenir à surmonter sa peur, arriver en bas en se disant «Waouh! C’est génial ce que j’ai fait, j'ai pris du plaisir, je me suis éclatée, tout s’est bien passé!», ça procure vraiment un super sentiment de satisfaction et de fierté.

Il y a évidemment des peurs plus faciles à gérer que d’autres. Comme la peur en compétition est plutôt assimilable à de la pression, elle est plus facilement gérable que la peur des avalanches. Parce que là ça ne dépend pas de nous, mais de la montagne. L’an passé en Alaska (USA), je me suis fait prendre dans ma première avalanche. J’aurais pu y rester et je ne veux pas que ça se reproduise. C’était un avertissement sans frais pour me montrer que ça pouvait m’arriver à moi aussi, et pour que je sois plus vigilante à l’avenir. Après l’avalanche, je me suis forcée à faire encore un run, parce que je ne pouvais pas finir sur un sentiment comme celui-là à la veille d’une compétition…

De manière générale, je suis un peu une froussarde. Il ne faut pas me laisser seule à la maison parce que j’ai la trouille, et j’ai aussi une peur bleue des araignées et des autres bestioles de cet acabit. Est-ce paradoxal d’être une mauviette comme moi et de faire un sport extrême? Non, ça montre juste que nous sommes des personnes ordinaires et que nous avons des peurs tout à fait banales. Comme tout le monde!»
estellebalet.com

Lire l'hommage à Estelle Balet, emportée par une avalanche le 19 avril 2016

Raphaël Domjan, écoexplorateur et conférencier

Raphaël Domjan,  écoexplorateur et conférencier.
Raphaël Domjan, écoexplorateur et conférencier.

«Enfant, je souffrais d’un manque de confiance en moi et j’étais donc assez peureux. J’avais le vertige, notamment. Ça a changé à l’adolescence quand j’ai commencé à faire de la montagne, puis du parachutisme…

Mais nous les aventuriers, on reste des trouillards! Car nous réglons tous les détails en amont pour que tout se passe bien. Par exemple, je sais que mon projet SolarStratos comporte une part de danger – pas de parachute, peu de plan B, mort immédiate en cas de dépressurisation… –, alors je mets toutes les chances de mon côté pour que ce vol stratosphérique soit le plus sûr possible. D’ailleurs en 2010, au moment de démarrer mon tour du monde en bateau solaire, je ne craignais pas pour ma vie, mais j’avais peur d’échouer, de décevoir les personnes qui m’avaient fait confiance, qui m’avaient soutenu. Parce que j’avais la responsabilité de réussir!

Reste que la peur est toujours présente, oui. Quand je suis parti l’été passé sur un canoë kayak dans l’océan Arctique avec la navigatrice Anne Quéméré, je me suis senti tout petit au milieu des icebergs et c’est vrai que là j’ai eu peur. Pas peur de mourir, mais plutôt peur de souffrir avant de passer de vie à trépas.

C’est d’ailleurs lors de cette expédition que j’ai connu ma dernière frayeur, quand nous nous sommes retrouvés sur une presqu’île avec un ours polaire, un mâle de 450 kilos qui nous bloquait le passage. On était vraiment en mauvaise posture, il n’y avait pas d’option. Finalement, l’ours nous a laissés rentrer au bivouac… C’était la première fois de ma vie que je n’étais pas le dernier maillon de la chaîne alimentaire, ahahah!»
www.raphaeldomjan.com

© Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer