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26 août 2013

Dean Gill, le chasseur d'orages

Beaucoup d’orages, dont certains dévastateurs, ont émaillé un mois de juillet très chaud. Spécialiste à MétéoSuisse, Dean Gill nous en rappelle le fonctionnement.

Ce cliché réalisé en France montre un coup de foudre suivi par un allumage de flammes. Photo Dean Gill
Ce cliché réalisé en France montre un coup de foudre suivi par un allumage de flammes.
Dean Gill, météorologue.
Dean Gill, météorologue.

Fête fédérale de gymnastique, vignes lémaniques et françaises, Paléo Festival ou Locarno: cet été a été celui de tous les violents orages. A 47 ans, Dean Gill(photo LDD) les scrute, et monte les observer au plus près des éclairs. «Exactement ce que la sécurité impose de ne pas faire», sourit ce météorologue de MétéoSuisse, qui avoue une prédilection pour l’Italie du Nord tout en allant chaque année un mois aux Etats-Unis à la chasse aux grandes sœurs, les tornades.

L’orage me passionne parce qu’il concentre plusieurs phénomènes en un seul, tout en restant très mouvant, ce qui rend son évolution difficile à prévoir.

Lien: Deanstorm, le site internet de Dean Gill

Au départ, donc, les ingrédients d’un bon «coup de tabac» résident dans une combinaison duale: beaucoup de chaleur et d’humidité dans les régions proches du sol, «et en même temps de l’air plus froid, voire plus sec, en altitude». Ingrédients qui, sous nos latitudes, se présentent surtout en été, disons de mai à septembre.

En Méditerranée, en revanche, la grosse période correspond plutôt à la fin de l’été et au début de l’automne, lorsque la mer s’est réchauffée au maximum alors qu’en altitude l’air est déjà plus froid.

Et nous ressentons parfois les effets de ces coups de tabac situés du côté de la Grande Bleue.

Ensuite, plus le refroidissement est rapide dans le sens ascendant, plus vite se forment des sortes de grosses bulles d’air chaud.

«Cela donne l’un de ces fameux cumulus, mélange de petites gouttes d’eau et de petits noyaux de glace. En remontant du sol, l’air chaud gonfle le nuage, la taille des grêlons étant en rapport avec ce vent vertical qui souffle de bas en haut, parfois à plus de 100 km/h», explique Dean Gill.

Au bout d’un certain temps, ces noyaux de glace redescendent, en même temps que la pluie et, parfois, de la neige.

Bloqué par le sol, le vent part de côté, produisant ces grosses rafales typiques du début d’un gros orage.

Dans le nuage, la séparation des gouttelettes d’eau à travers le courant ascendant provoque une électrification de l’air et les premières décharges: seul un vrai nuage d’orage, le cumulo-nimbus, peut donc donner des éclairs. Quand et pourquoi l’orage finit-il par se calmer?

Parce que le courant descendant finit par tarir le courant ascendant: les colonnes d’air deviennent rectilignes, et l’orage meurt de lui-même.

Mais il peut aussi arriver que plusieurs cellules orageuses se forment les unes derrière les autres, et interagissent. L’orage est dit multicellulaire, «avec ces cisaillements de vents de plus en plus forts à mesure que l’on monte en altitude. Il se forme parfois des nuages d’orage en forme d’enclume, dont le panache arrive jusqu’à nos régions alors que le cœur de l’orage se situe à Nice ou sur les Pyrénées», relève le météorologue.

Le degré suprême, c’est le supercellulaire, qui peut anéantir en quelques minutes des cultures et se transformer en tornades, comme aux Etats-Unis. Parfois aussi chez nous, comme – cite de mémoire notre interlocuteur – «le 18 juillet 2005 sur Lausanne, ou encore le 18 août 1996. Le 23 juillet 2009, entre Aubonne et Fribourg, cultures et bâtiments ont été ravagés en maints endroits. Et le 20 juin dernier, nous étions tout près d’un orage supercellulaire.»

vidéo: un document amateur sur la grêle à Fribourg (source: Youtube)

Dans ce cas, non seulement le vent se renforce, mais il change de direction, comme si la colonne d’air entrait en rotation. Si cette dernière s’accentue, il y a tornade. Mais, au fait, pourquoi cela arrive-t-il beaucoup plus souvent dans les plaines américaines que chez nous? «Les Etats-Unis sont traversés par une chaîne de montagnes du nord au sud, avec au milieu une grande plaine où courants chauds et froids peuvent se rencontrer idéalement. En Suisse, les Alpes coupent ce contact.»

Au sud des Alpes, par contre, notamment dans le nord de l’Italie, les conditions apparaissent plus proches de ce qui se passe outre-Atlantique. «Le gigantisme en moins, bien entendu», ajoute Dean Gill.

Pour un spécialiste comme lui, la prédiction de l’endroit et du moment exacts de l’éclatement d’un orage reste très difficile.

Malgré nos connaissances et nos projections, il demeure délicat de prévoir où les cellules vont se former exactement.

Evidemment, plus l’orage apparaît important et multicellulaire, plus la prévision sera aisée.

C’est ce qui s’est passé lors de la Fête des Vignerons, en 1999: il était aisé de suivre sur le radar cette très grosse ligne orageuse. Alors que l’évolution d’un monocellulaire est aléatoire jusqu’à sa formation complète.

De nombreuses personnes se désolent de cette imprécision. Agriculteurs, vignerons, professionnels d’activités de plein air, organisateurs de manifestations ou simples particuliers voulant savoir s’ils pourront dresser leur table dehors: autant de catégories de la population concernées à des degrés divers.

Mais s’il est un endroit où il est à la fois vital et financièrement important de ne pas se rater, c’est bien l’aéroport de Cointrin. «Les cellules repérées comme annonciatrices d’un orage violent font l’objet de ce que nous appelons un flash orange: une alerte envoyée sur notre site, aussi bien que sur les smartphones. En cas d’avis de foudroiement sur le tarmac, le remplissage de carburant des gros réservoirs des avions est stoppé. Evidemment, plus cela se prolonge, plus forte est la pression sur eux comme sur nous.» Pas toujours facile, la vie de prévisionniste…

Auteur: Pierre Léderrey