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14 septembre 2015

Denis de la Reussille veut ramener le POP à Berne

Candidat du POP (Parti ouvrier et populaire) au Conseil national et au Conseil des Etats, le président du Locle Denis de la Reussille livre sa vision du monde. De la crise des migrants à la gestion d’une commune périphérique en passant par la nécessité d’une pédagogie fiscale qui rendrait à l’impôt son véritable sens.

Denis de la Reussille photo
Denis de la Reussille ambitionne de ramener le POP à Berne.

Vous ne portez pas un nom qui sent très fort la gauche et encore moins l’extrême gauche...

Ça fait parfois sourire. Ma famille est originaire de Tramelan dans le Jura bernois où il y a un hameau qui s’appelle Les Reussilles. Elle s’y est installée au moment de la révocation de l’édit de Nantes, comme des milliers de protestants. Je viens en réalité d’un milieu ouvrier où la chose publique, le débat d’idées étaient très présents. J’ai commencé à militer vers 18-19 ans par sensibilisation à la problématique de l’apartheid. Mais ma première prise de conscience politique, c’était à l’école. Mes copains italiens du quartier un beau jour m’ont dit: «On ne sait pas si on reviendra après les vacances.» C’était à l’époque des initiatives Schwarzenbach.

Un popiste à Berne, pour quoi faire? Crier dans le désert?

Pendant longtemps, le POP/Parti du travail avait un groupe aux Chambres, ce n’est pas si vieux, dans les années 90, avec de très fortes personnalités. Aujourd’hui nous sommes dans une phase de reconstruction d’un mouvement à gauche de la gauche et, comme dans toute reconstruction, il faut bien un début. Après, on entre en politique parce qu’on a des convictions, parce qu’on a envie de défendre des idées. Si on a seulement envie de faire une carrière, on ne vient pas au POP.

Ce positionnement à gauche de la gauche, que peut-il amener dans le débat?

Par exemple la problématique sur la fiscalité qu’avait lancée Josef Zisyadis lors de sa dernière législature. Ça avait été d’un immense intérêt de pouvoir débattre de la concurrence fiscale féroce qui existe entre communes et entre cantons et qui risque à terme d’appauvrir tout le pays. Voilà le genre de discussions que le PS ne mène presque plus. C’est un exemple, je pourrais en citer d’autres. Au POP, nous restons ainsi convaincus sur le thème des retraites que c’est faire fausse route que de dérouler comme actuellement un tapis rouge devant les sociétés de prévoyance. A nos yeux, c’est toujours et encore l’AVS qu’il faut renforcer.

Que pensez-vous de l’argument de la pyramide des âges pour porter l’âge légal de départ à la retraite à 67 ans?

Cela fait trente ans que réguliè­rement on nous annonce la catastrophe pour le financement de l’AVS. Des spécialistes nous prédisaient des pertes abyssales à l’horizon 2010, on nous promettait 30, 40, 50 milliards de déficit. Résultat des courses: à l’heure actuelle, les caisses AVS ont 20-25 milliards devant elles. Arrêtons donc de systéma­tiquement et volontairement peindre le diable sur la muraille pour affaiblir le premier pilier. Il n’y a en tout cas pas de précipitation à avoir pour augmenter l’âge de la retraite. Et puis dans une société, lorsqu’il s’agit de réfléchir à des modifications nécessaires, il faut aussi savoir à qui demander des efforts. Depuis quinze-vingt ans, c’est tout le temps aux mêmes catégories sociales que des sacrifices sont demandés – les salariés. Or la réalité de notre pays c’est qu’il y a un enrichissement incroyable pour une petite partie de la population et une paupérisation presque aussi incroyable de l’autre côté. Le curseur doit bouger.

Une fiscalité forte que vous pratiquez d’ailleurs au Locle, ce n’est plus vraiment dans l’air du temps, même à gauche. Comment la justifiez-vous?

Il faut reconnaître honnêtement que les partis de gauche ont, à ce jour, perdu ce débat idéologique sur le rôle de l’impôt. Je le dis avec tristesse, une partie des gens dans la société ne font plus le lien entre la raison pour laquelle on paie des impôts et les prestations que l’on reçoit en échange. Prenez par exemple une famille avec deux enfants scolarisés: rien que le coût de l’écolage d’un enfant, cela peut atteindre 7000-8000 francs. Or cette famille pourra se plaindre de payer par exemple 10 000 francs d’impôt, une somme qui ne couvre même pas la scolarité de ses deux enfants. A ceux qui réclament une fiscalité la plus basse possible, il faudrait rappeler que les écoles pourraient finir par devenir payantes, qu’il n’y aura plus de piscine, plus de patinoire, d’infrastructures sportives accessibles à tous. Il est donc important de redonner à la population conscience du rôle de l’impôt, qui est un rôle de redistribution des richesses. Mais je voudrais dire aussi que l’impôt, finalement, ça n’est pas le plus important.

Ah non?

Pour le 90% de la population, le plus important, c’est le pouvoir d’achat, ce que chacun a encore dans son porte-monnaie pour vivre à la fin du mois. Le pouvoir d’achat de quelqu’un qui habite dans les Montagnes neuchâteloises, dans le Jura bernois, dans certaines régions de Suisse romande, est nettement supérieur à celui d’habitants de communes qui passent pour des paradis fiscaux. Parce qu’on ne prend jamais en compte, dans les milieux libéraux qui veulent que l’impôt soit le plus bas possible, un élément comme le loyer. Ici au Locle, nous avons des impôts plutôt élevés, mais des loyers très accessibles. Une famille aura donc au final un pouvoir d’achat plus grand au Locle, à La Chaux-de- Fonds, à Fleurier, à Saint-Imier qu’à Lausanne ou Genève.

Un des grands thèmes de la campagne dicté par l’actualité, c’est celui des migrants. Quelle est votre position à ce sujet?

Je trouve qu’on devrait être unanime à penser que quand quelqu’un se noie, on ne lui demande pas s’il a son passeport, de quelle région il vient, s’il est chrétien ou musulman: on le sauve d’abord. On crée les conditions pour l’accueillir dignement. Une fois qu’on a dit cela, le but évidemment n’est pas que tous les Irakiens ou que tous les Syriens viennent habiter en Europe. Il faut avoir aussi une politique créant les conditions pour que le maximum de gens n’aient pas envie ou ne soient pas contraints de fuir leur pays. Je ne connais pas beaucoup de gens qui fuient leur pays par plaisir. Dans ce sens, il faut que les Chambres fédérales se gardent de céder aux envies de baisser l’aide au développement.

En dehors de l’aide au développement, que peut faire la Suisse? Se montrer moins neutre?

Je fais partie des gens qui tiennent à la neutralité de la Suisse, ce qui ne signifie pas être isolés dans son coin. Mais plutôt essayer d’influencer le plus possible les débats qui se passent en Europe. La Suisse pourrait faire plus de propositions. Je trouve incroyable que, pour des questions géopolitiques, aucun pays européen n’ose dire que nos principaux alliés dans ce conflit ce sont les Kurdes, en termes de vision de la société ou du rôle de la femme. Personne n’ose dire que les seuls qui combattent et s’opposent vraiment à Daech, ce sont quand même les combattants kurdes, personne n’ose parce que cela mettrait de très mauvaise humeur le gouvernement islamo-conservateur turc. A un moment donné, il y a des choix à faire et je trouve les pays européens et la Suisse bien frileux.

Comme popiste, que vous inspirent les aventures et mésaventures d’un mouvement comme Syriza en Grèce?

La tentative qu’a faite Syriza de mener une politique différente m’a évidemment réjoui. En revanche, entendre durant toute cette période des dizaines de hauts fonctionnaires européens non élus expliquer comment le gouvernement grec devait fonctionner, comment les Grecs devaient voter ou ne pas voter, j’ai trouvé cela insupportable, moi qui suis attaché à la démocratie directe. Il faut rappeler qu’avant l’arrivée de Syriza, il y a eu pendant trente ans un parti de droite et un pseudo parti socialiste au pouvoir et pratiquement tous étaient corrompus. C’est un reproche qui ne peut pas être fait à Syriza. Syriza et la Grèce ont été étranglés, se sont retrouvés, après des mois de négociations, devant une sorte de coup d’Etat financier et dans une situation d’incapacité à mener une autre politique sous peine de chaos, parce que la BCE a décidé de couper les robinets des banques grecques.

Pour revenir en Suisse, qu’est-ce qui différencie une ville gérée par le POP?

Par exemple au Locle nous avons des prestations complémentaires communales. Tout le monde connaît les prestations complémentaires fédérales qui sont là pour les gens dont l’AVS est insuffisante. Les prestations communales ont été créées au Locle il y a plus de trente ans et il y a dix ans, nous avons pu pratiquement les doubler, la situation financière de la ville étant bonne. Une aide qui va aux plus démunis, qui souvent ont travaillé toute leur vie. D’avoir pu faire cela avec mes collègues, pour moi c’est une immense fierté.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Matthieu Spohn