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14 mai 2017

Des ânes qui apaisent l’âme

A Servion (VD), trois bourricots redonnent joie et confiance en soi aux cabossés de la vie. Une thérapie hors du commun qui a conduit à de petits miracles.

Claudia* a choisi de travailler avec Balthazar, l’âne avec lequel elle a tissé un lien particulier.

On entend d’abord le cliquetis de tout petits sabots, puis trois paires d’yeux bruns bordés de longs cils se braquent sur nous: Gaspard, Melchior et Balthazar sont arrivés! Ces craquants mini-ânes sont les précieux collaborateurs à quatre pattes de Véronique Julier, infirmière, zoothérapeute et directrice du Centre romand d’asinothérapie et de médiation par l’animal, ouvert à Servion (VD) en 2016. Mais aussi les chouchous de toute l’équipe du centre, ainsi que des patients qui viennent suivre des séances thérapeutiques dans cet endroit hors du commun. «Dès le départ, je voulais travailler avec des personnes en chaise roulante, explique Véronique Julier. Mais les ânes standards sont beaucoup trop grands et impressionnants, alors je me suis tournée vers les mini-ânes sardes, qui étaient utilisés à l’époque pour les vendanges. J’ai trouvé un élevage à Paris et ai d’abord pris Balthazar, puis Melchior, et enfin Gaspard, qui a onze mois.

Certes, leur petite taille, en moyenne de 75 cm au garrot, empêche de faire tout un tas d’exercices de portage. Mais c’est un choix qui s’accompagne d’autres objectifs thérapeutiques. Et c’est justement parce qu’ils sont petits que nous pouvons aller partout, même dans les EMS!»

Véronique Julier, infirmière zoothérapeute et directrice du Centre d’asinothérapie.

Dotés d’une grande empathie

Afin de sociabiliser ses trois ânes et les habituer à tout type de personne et de situation, la zoothérapeute les a immédiatement intégrés à son quotidien: elle leur met de la musique, travaille souvent avec des miroirs afin qu’ils se familiarisent avec leur image, les fait monter et descendre les escaliers et a pourvu son salon d’une large baie vitrée. «Nous sommes également une famille d’accueil, ce qui leur permet d’avoir un contact régulier avec des personnes qui ont différents états intérieurs.» Les ânes possèdent en effet de grandes qualités, souvent méconnues: ce sont des animaux particulièrement sociables, réceptifs aux émotions et attentifs au bien-être d’autrui.

Ils sont également doux et patients, et bien plus raisonnables que les humains! Alors que ceux-ci ne savent pas dire stop, l’âne refusera de faire quelque chose qu’il trouve stupide et ne se mettra jamais en danger, même si on brandit une carotte devant son museau! On les dit têtus, mais moi je trouve que c’est plutôt de la sagesse…»

Petits miracles quotidiens

Forts de leurs nombreuses compétences, les ânes apportent ainsi leur aide précieuse durant les consultations touchant à toute la palette des handicaps mentaux ou physiques. Enfants autistes, personnes dans le coma, en burn-out, en dépression ou trop stressée, seniors qui n’ont plus goût à rien: grâce à ses compagnons à quatre pattes, Véronique Julier a déjà vécu d’innombrables moments forts et parfois difficilement explicables. Comme ce monsieur vivant en EMS qui ne marchait plus depuis deux ans, mais s’est soudain levé de sa chaise pour faire lentement le tour de l’étage en s’agrippant à Balthazar. Ou cette vieille dame qui, voyant arriver ce dernier accompagné de la zoothérapeute, leur a ouvert sa chambre dont elle refusait l’entrée à tous pour leur montrer ses robes et ses bibelots. «Dans le monde de l’animal, lorsqu’il se passe quelque chose, c’est phénoménal. Nous ne sommes que des intermédiaires et c’est un travail où il faut être très humble, car on ne comprend souvent pas ce qui arrive», souligne Véronique Julier avec émerveillement.

Un moment particulièrement fort

Illustration concrète avec Claudia*, une personne accompagnée en thérapie qui a accepté de venir nous parler de son expérience sous couvert d’anonymat. Cadre dans une grande entreprise, elle avait beaucoup de peine à gérer des crises de colère. Elle se souvient de sa première rencontre avec Balthazar et Melchior – Gaspard n’avait alors pas encore complété le trio:

J’étais assise face à Véronique, les ânes ne s’occupaient pas du tout de moi et broutaient plus loin. J’étais en train de me présenter et lorsque j’en suis arrivée à l’explication de ma venue, j’ai eu une boule dans la gorge et les larmes me sont montées aux yeux.

Balthazar s’est alors avancé et est venu poser sa tête contre ma poitrine. Il est resté là le temps que mon émotion passe, c’était très touchant. Du coup, j’ai pu reprendre mon souffle, puis continuer la discussion.» Un comportement tout à fait sur mesure et inédit, selon Véronique Julier, les ânes ayant généralement tendance à poser leur tête sur l’épaule en signe de soutien.

Ce jour-là, Claudia*, Véronique Julier et son assistant Franco devaient faire passer les ânes à travers un parcours d’obstacles.

Une relation pure et franche

Cette dernière a ensuite proposé à Claudia de tester régulièrement un parcours d’obstacles en compagnie de l’âne de son choix, de manière à apprendre à gérer calmement les difficultés que représentent, d’une part, le fait de guider ce dernier et, d’autre part, ses possibles humeurs. «C’est très intéressant de rester concentrée sur l’animal, explique la jeune femme. Cela m’a permis d’apprendre à ne pas lâcher l’objectif, tout étant obligée de garder le contrôle de moi-même, face à un animal parfois très fâché! Cela m’a aussi aidée à tisser du lien, et à trouver des astuces pour avancer ensuite dans le monde humain.»

Notre interlocutrice souligne également le bénéfice immédiat d’une relation très pure et franche avec l’animal:

Dans son monde, l’humain doit rester très lisse. Les animaux, eux, expriment leurs émotions sans s’inquiéter une seconde de ce que cela nous fait. Cela nous apprend à nous aussi à être plus authentiques: je peux me permettre d’être juste moi, sans avoir besoin de jouer la wonderwoman.»

«Mon stress à moi, c’est de ne jamais savoir dans quelles dispositions les ânes vont être pour une séance, puisqu’ils ont aussi leurs sensibilités et humeurs comme les humains, remarque pour sa part Véronique Julier en souriant. Et quand les gens sont là, il faut faire avec ce qui se présente sur le moment pour les humains comme pour les ânes et composer au mieux! Il n’y a jamais deux séances pareilles. Il se passe toujours quelque chose, mais parfois tout autre chose que ce que l’on attendait… et si ce n’est pas une amélioration physique, par exemple, le partage avec les ânes apporte au moins à coup sûr de la joie de vivre!»

L’exercice a pour but d’apprendre à gérer calmement les humeurs de l’âne et les difficultés que représente le fait de le guider.

Cheminement individuel

Parallèlement à ces moments avec les ânes, Claudia, comme chaque patient, bénéficie de discussions régulières avec Véronique Julier, ce qui lui permet de mettre des mots sur ses émotions et de mieux discerner son cheminement individuel. «Je suis venue régulièrement toutes les quatre semaines depuis l’été 2016, explique- t-elle. Maintenant, j’arrive à gérer mes émotions et un cap a été franchi. Au terme des séances, j’aimerais pouvoir garder un lien avec Véronique et les ânes, et venir comme bénévole pour soigner et promener ces derniers.»

Véronique Julier et elle décident de nous montrer comment se déroule un parcours. La seconde choisit Balthazar, «puisqu’elle a beaucoup parlé de lui». «L’idée est donc de le garder toujours sur votre droite et de l’empêcher de brouter, d’accord?», conseille la zoothérapeute. Petit slalom pour commencer. «Ils avancent bien, pour le moment. Bravo, Balthazar, tu fais super bien!», s’exclame son accompagnatrice. Les ânes marchent sur une bâche qui craque, puis doivent passer sur une poutre, avant de se glisser sous un obstacle.

Ils jugent tout cela plutôt inutile, et seuls le lien et l’envie de nous faire plaisir les poussent à nous suivre», commente Véronique Julier.

Et d’ailleurs soudain, rien ne va plus: alors que Gaspard et Melchior franchissent le reste du parcours sans trop d’impatience, Balthazar décide qu’il a déjà prouvé son bon vouloir. Impossible de le faire avancer. Pourtant Claudia, imperturbable et même légèrement amusée, ne se laisse pas abattre et multiplie les caresses et encouragements. Rien n’y fait. Le groupe déclare finalement forfait et rentre tranquillement. «Rien ne se fait dans la contrainte, souligne la zoothérapeute. S’ils ne veulent pas, on termine sur un élément positif et on n’insiste pas sur ce qui fait obstacle sur le moment. Ils avaient plutôt besoin de câlins, cette fois-ci. Et ça nous convient aussi!»

* Prénom fictif

Texte: © Migros Magazine / Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Mathieu Rod